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> L'Origine de nos peurs, Texte perso. NoFanfic. Ex.Ombre du passé
post Mardi 14 Novembre 2017 16h34
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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 04.4



Les connaissances acquises par les satiniens étaient sûrement moins techniques, plus instinctives que celles des humains, mais très avancées, notamment dans le domaine spatial.

Il aurait eu beaucoup de questions à leur poser, mais il laissait ce soin aux scientifiques. Kilani et Jor leur ouvriraient de nouveaux horizons. Lui, il lirait les rapports, au calme, dans son bureau.

Les seules questions qui lui semblaient vraiment importantes dans l’immédiat étaient : depuis quand étaient-ils sur la Terre ? Combien étaient-ils ? Pourquoi n’avait-il pas été mis au courant avant ?

Il doutait que Redfield eut la réponse à cette dernière question.
— Avez-vous déjà entendu parler du Fort, Général Doherty ? lui avait-elle alors demandé.

Cette évocation lui avait arraché une grimace de dégoût.

Comme si elle avait suivi ses pensées, la question de Redfield mentionnant le Fort lui avait donné un début de réponse qu’il n’aimait pas.

L’existence des extraterrestres sur la Terre était probablement connue de quelques-uns. Tout avait sans doute été fait pour que cela reste secret. Par ailleurs, les témoignages de rencontres extraterrestres étaient nombreux depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, mais jamais pris au sérieux… Elles appartenaient aux mythes modernes.

Il s’était soudain rendu compte qu’Helen Redfield attendait une réponse de sa part. Jenna et Neil l’observait comme s’il était lui-même un extraterrestre. Ils n’avaient probablement jamais entendu parler du Fort. Ce n’était pas le genre de mention que l’on glissait facilement dans une conversation. Lui-même n’en avait entendu parler que deux ou trois fois avant que le Général Jackson lui donne plus d’informations sur le sujet.
— Le Fort est l’endroit où l’armée, les services secrets, et mêmes d’autres institutions américaines, cachent ce dont le commun des mortels ne doit pas avoir connaissance, commença-t-il à expliquer. J’ignore depuis combien de temps il existe exactement, mais il a une cinquantaine d’années, au moins.

Il marqua une pause, le temps de se remémorer ce qui lui avait raconté Thomas Jackson.
— C’est aussi la base de la division CENKT Watchdogs… dirigée par le Général Jameson.
Jenna et Neil échangèrent un regard. Ils n’avaient jamais eu directement affaire à Jameson, mais sa réputation parlait pour lui. L’un et l’autre savaient qu’il cherchait à prendre le commandement de l’AMSEVE. Il ne s’en cachait plus depuis quelques temps.

En ce qui le concernait, il avait toujours su que Jameson ne cherchait pas à réorienter sa carrière. Au contraire. Á la lumière de ces nouvelles informations, il se doutait que Jameson devait y voir le moyen d’élargir les missions du CENKT.

Helen Redfield avait eu un sourire ironique. Elle avait suivi ses pensées. Mais ce fut Solen Perry, resté jusqu’alors en retrait, qui prit la parole :
— En fait, Le Fort a plus de cinquante ans, commença-t-il.

Tous les regards s’étaient tournés vers lui :
— CENKT signifie : Catch extraterrestrial elements. Neutralize or kill them. Le nom a évolué en fonction des périodes ou des pays. Dernièrement, il a même perdu une lettre, mais l’idée reste la même : Attraper les extraterrestres, les neutraliser et / ou les tuer. Et c'est ce que faisaient ses membres apparemment, même si nous n'en avons aucune preuve. Peut-être s'agissait-il bien d'extraterrestre, effectivement. Certains sont sur la Terre aujourd'hui, alors pourquoi pas il y a cent ans ou plus... Ou alors, tout ce qui n'entrait pas dans la norme était considéré comme étranger, alien... À l'origine, il s'agissait d'une organisation secrète datant du huitième siècle après Jésus-Christ. Peut-être est-elle plus ancienne, nous l’ignorons encore, car rien jusqu’ici n’a pu le prouver. Elle était basée sur le vieux continent, de manière itinérante jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Ensuite, on retrouve sa trace, et celle du Fort à Londres jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale, période à laquelle le CENKT aurait été dissout. On ignore ce que sont devenus le Fort et son contenu. Le bruit a couru que nombre d’objets ont été détruits, ou démantelés et envoyés aux quatre coins du monde, donnés à des Musées ou à des fondations.

— C’est possible ça ? avait demandé Neil sur un ton railleur.

Solen Perry l’avait regardé droit dans les yeux. L’option humour ne devait pas faire partie du personnage.
— Vous laisseriez un objet dont vous ignorez l’origine ou la provenance, ainsi que l’usage réel, entre les mains de parfaits inconnus ? Surtout si cet objet ne ressemble à rien de ce que vous connaissez et qu’il semble clairement venir d’un autre monde, ou d’une civilisation inconnue ?

Le chercheur avait haussé les épaules.
— Ce n’est pas vraiment mon domaine, mais évidemment que non, avait-il cru bon de répondre.
— Ils ne savaient peut-être pas à quoi ils avaient affaire à l’époque, avait suggéré Jenna. Le monde sortait d’une guerre… d’une nouvelle forme de guerre… et d’une épidémie...

Sans se départir de son sérieux, Perry poursuivit :
— Aucun musée, aucune fondation n’a reçu quoi que ce soit, d’inconnu ou d’inexplicable, en provenance d’Angleterre dans les années qui ont suivi la guerre.

Il avait posé un dossier sur le bureau du général qui lui faisait face, écoutant sans montrer la moindre émotion. Sur la couverture du dossier était écrit en grosses lettres noires : CENKT Watchdogs.
— À la fin des années cinquante, poursuivit-il, une division a été créée, au sein de l'armée
américaine, pour gérer les mêmes problèmes. On lui a donné le même nom. Le terme Watchdogs a été ajouté lorsque Jameson en a pris la direction, dans les années quatre-vingt-dix. Les missions du CENKT sont sans équivoque.
— Évidemment, avait conclu Neil, sur un ton sec. Pourquoi garder la preuve vivante de ce que l’on nous cache depuis des décennies ?

Difficile de dire si sa soudaine mauvaise humeur était due au manque de souplesse de Perry ou à ce qu’il venait d’apprendre sur le CENKT.

Les deux extraterrestres, Jor POnyl et Kilani-Stah-Etm, avaient été poursuivis par le CENKT, mais l'une des équipes d'intervention de l'ATIDC était parvenue à mettre la main sur eux avant, et les avaient cachés. Helen Redfield avait jugé qu'ils seraient plus en sécurité à l'AMSEVE.

En même temps, elle avait dû voir en eux des aides précieuses pour les chercheurs de l’ATIDC. Aujourd’hui, c’était lui qui avait besoin de résultats. Ses supérieurs à l'ONU aussi. Il tenait au projet plus que tout. Pour le poursuivre, il ne devait pas perdre sa direction. Alors, quoi qu'en dise Jenna, si les deux extraterrestres devaient faire partie de l'équipe, alors il ne s’y opposerait pas.

Leur coopération avait été avantageuse. Kilani et Jor avaient une bonne connaissance de certaines zones de l'univers. Grâce à eux, de nouvelles coordonnées de "planètes viables" avaient été découvertes. L’AMSEVE avait maintenant une liste de planètes à visiter. Beaucoup d’entre elles recélaient de la vie sous diverses formes. Trois étaient habitées par des civilisations intelligentes. Parmi celles-ci, deux d’entre elles possédaient un degré technologique important.

La planète de Kilani, Satine, ne figurait pas parmi elles. L’extraterrestre n'était pas du genre bavard. Il n’avait jamais évoqué son passé avec quiconque. Mais quelque chose avait dû se passer sur Satine… Quelque chose qui l’avait obligé à la quitter.

Jor ne leur avait pas plus que Kilani indiqué les coordonnées de sa planète. Sa venue sur la Terre relevait d'un accident de parcours. Kilani, lui, avait voyagé avec d'autres extraterrestres, ou plutôt dérivé, avec eux, durant des mois, en direction de la Terre.

L'équipe de Jenna avait achevé son cycle de missions en visitant l'une des planètes, Olympia AJ 25. Ils y avaient rencontré un individu pour le moins étrange et contre lequel Jor POnyl s'était battue avec acharnement. Á tel point que l’une de ses cornes s’était fendue en deux et avait été brisée à son extrémité. Outre cela, elle avait eu plusieurs côtes cassées, de même que son nez et un poignet. D’autres blessures physiques témoignaient de la violence du combat. Mais elle s’en sortait mieux que son ennemi. Elle l'avait quasiment laissé pour mort.

D'après Jenna, cela relevait plus que d’une simple altercation. Si elle n'avait pas été stoppée par ses compagnons, Jor l'aurait tué. Elle était même entrée dans une colère sans nom lorsqu'ils avaient décidé de le ramener sur la Terre. Dès lors, elle avait refusé de leur adresser la parole par la suite. Elle semblait même en vouloir particulièrement à Jaimini Latchoumaya qui avait particulièrement insisté pour soigner le nedeleg. Sitôt sa dernière mission validée, Jor décide de quitter l’AMSEVE en utilisant le CET. Au passage, elle vole des coordonnées et des objets rapportés au cours des différentes expéditions, et en détruit d’autres.



(Suite chapitre 04.5)

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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 04.5



Était-ce sa vengeance envers eux parce qu'ils avaient ramené l'extraterrestre qu’elle avait voulu tuer sur la Terre ? Qu'y avait-il eu entre lui et Jor ? Jaimi avait jugé les pertes dues au vol de Jor assez importantes. Elles auraient représenté plusieurs années de recherches. Il faisait confiance à l’exogéographe. Le lendemain, Kilani qui, dans un premier temps, avait décidé de rester à l’AMSEVE et de prêter assistance à la nouvelle équipe, les informait qu’il partait à la recherche de Jor POnyl et qu’il la ramènerait à l’AMSEVE. S’il n’y parvenait pas, il essaierait au moins de la convaincre de rendre tout ce qu’elle leur avait volé.

Doherty en avait informé le Général Jackson et Helen Redfield. Jackson avait minimisé l’acte de Jor. Après tout, les informations n’avaient pas été exploitées. À peine avaient-elles été répertoriées. Il ne leur serait pas difficile de les reconstituer à partir des données qu’ils possédaient encore. Le Général Thomas Jackson reconnaissait, cependant, que pour les artefacts volés, l’affaire était plus préoccupante. Quant à Redfield, en réponse, elle leur avait envoyé une autre extraterrestre, elle aussi, d’apparence humaine, une jeune fille nommée Castil Tenso'Me.

Elle semblait très jeune. On ne lui aurait pas donné plus d’une vingtaine d’années. En réalité, son métabolisme était plus lent que celui d’un être humain. Elle vieillissait donc plus lentement. Elle avait le double de l’âge qui lui avait été donné au premier abord. Elle n’était pas très grande, et semblait chétive. Mais il ne fallait pas se fier à son physique. Sur un tatami, elle avait su prouver qu’elle était capable de mettre un poids lourds au tapis. Elle avait de longs cheveux noirs qui faisaient ressortir ses yeux bruns, bridés, et sa peau délicate. Elle avait un teint doré qui brunissait facilement au soleil. Son sourire était empreint de douceur et chacun de ses mouvements étaient fluides, gracieux. Sa seule présence dans une pièce aimantait les regards.

Castil Tenso'Me avait expliqué être une nordhale, de la civilisation wiccan. Elle n'était pas encore née lorsque sa planète et quasiment la totalité de ses habitants avaient été anéanties par ceux qu’elle surnommait, dans une traduction terrienne approximative, les Laminoires. Lorsqu’ils se sont enfuis, ses parents, cartographes, ont utilisé une très ancienne carte. Sans trop y croire, ils espéraient qu’elle les conduirait vers une planète mythique. Elle les a ainsi conduits jusqu'à la Terre. Sa famille est l’une des rares à être parvenues à fuir l’ennemi sur un vaisseau de fortune. Fortement ébranlé par son envol hors de l’attraction de sa planète d’origine, il n’a pas résisté à son entrée dans l’atmosphère terrestre. La naissance de Castil avait été provoquée pendant le voyage. Se sachant condamnés, ses parents l’avaient déposée dans une sorte de caisson ultra protégé avec une bayarga, une intelligence artificielle en forme d’œuf translucide, sorte de sage-femme et de nourrice, dévouée aux enfants des couples de haute naissance. C’était ce qui les avait sauvées toutes les deux du crash de leur vaisseau.

Sa bayarga avait dû s’adapter tant bien que mal à ce monde qui lui était inconnu. Cela n’avait pas été trop difficile. Le vaisseau s’étant crashé en plein désert du Sahara, la bayarga l’avait survolé durant des jours. Elle avait fini par s’arrêter dans une oasis déserte, à peine suffisante pour les faire vivre. Mais à force de volonté et d’ingéniosité, et avec sans doute un peu de chance, elle avait réussi à en faire un lieu où il leur était possible de vivre quelques temps. Elle avait élevé Castil et lui avait parlé de ses origines, de sa culture, de sa religion, de ses parents...

Comme Kilani avant elle, et Jor, il était arrivé un moment où elles avaient aussi été pourchassées, malgré toutes les précautions qu'elles avaient pu prendre pour se cacher des autochtones. Castil n’avait pas voulu s’étendre sur cette période. Un humain, nommé Max Ryan les avait sauvées et mises en sécurité avec l’aide de l’ATIDC.

Lorsqu’Helen Redfield lui avait proposé de se joindre aux membres du Projet "Black Paper", elle avait vu, selon ses propres mots, l'occasion de découvrir l'univers, comme l'avait fait ses parents, et de comprendre ce qui avait détruit leur monde.

Elle avait passé beaucoup de temps, avec Jaimi, à répertorier tout ce JOr avait emporté et à essayer d'en appréhender la portée. Une partie de ces objets concernait d'anciennes légendes. Elles faisaient référence à la fin des mondes, et aux "Nautes stellaires". Castil leur expliqua par la suite que ce nom était l’un des innombrables donnés à une mystérieuse civilisation que personne n’avait jamais vue mais que les Wiccans comme de nombreuses autres civilisations à travers l’espace craignaient. Parmi les noms qu’on leur donnait : Laminoires, Epinceurs, Chasse-nuits, ou encore Rétameurs.

Ce n'était pas la première fois qu'il entendait parler des "Chasse-nuits". Jor POnyl les avait déjà évoqués comme n’étant rien de plus qu'une légende. Elle ne les voyait pas comme des créatures nocives. Au contraire, ils étaient le symbole du renouveau. Kilani n’avait rien dit sur le sujet, mais quelque chose dans son expression lui avait suggéré qu’il ne partageait pas l’opinion de Jor... Il aurait alors bien souhaité en savoir plus. Mais, depuis quelques temps, il était impossible d’entrer en contact avec lui. Ses anciens coéquipiers n'avaient pas cachés leur inquiétude. Et malgré ses actes répréhensibles, ils étaient aussi inquiets pour Jor.

Peu après son arrivée à la base, Castil avait demandé à voir l'extraterrestre qu'ils avaient ramené lors de la dernière mission. Un seul regard sur cette créature lui avait suffi pour comprendre la réaction qu’avait eue Jor POnyl. L'inconnu était un nedeleg. La jeune extraterrestre leur expliqua que les nedelegs étaient aussi appelés Hommes-loups et que son peuple était du genre infréquentable. Ils se déplaçaient généralement en meute, de planète en planète, dans de gigantesques vaisseaux-vie. Ils s’installaient sur un territoire durant quelques semaines et pillaient, violaient et torturaient tout ce qui se trouvait à leur portée. Elle ignorait si les nedelegs se transformaient véritablement en loups. Tout ce qu’elle connaissait d’eux, c’était ce que sa bayarga lui avait raconté. Outre le sacrifice rituel, ils pratiquaient aussi la scarification et le piercing, et leur corps était entièrement tatoué de leurs faits de guerre.

Celui qu’ils avaient recueilli avait de nombreux tatouages dont les significations étaient obscures. Il avait peu de cicatrices rituelles, mais des piercings en abondance. Il n’était pas de première jeunesse quoiqu’il fût difficile de lui donner un âge. Le fait qu'il avait été découvert seul – s'il y avait eu d'autres nedelegs, ils seraient venus à son secours, et ni les terriens, ni le satinien et encore moins la dyone ne s'en seraient sortis vivants – ajoutait au mystère de cet extraterrestre. La nordhale n'avait pas manqué d'ajouter que contrairement aux apparences, il était parfaitement éveillé. Il lui avait suffi de quelques mots, quasiment crachés, dans une langue inconnue des terriens et plutôt désagréable à leurs oreilles, pour que le nedelegs ouvre les yeux. Et quels yeux : sombres comme la nuit la plus obscure.

Celui-ci ressemblait presque à un humain. Il mesurait deux mètres vingt. Sa peau tannée semblait couverte d'écailles couleur chair, sauf que cela n'en était pas. Il s'agissait plutôt d'une sorte de relief régulier. Il fallait bien regarder pour le remarquer. Son buste était court et musclé. Il avait de larges épaules, et de longs membres. Ses mains comme ses pieds étaient très larges et longs. Au moins le double de ceux d'un être humain. Sa tête était aussi un peu plus grosse et avait une forme de triangle allongé pointant vers le bas. Son front, sous une longue chevelure brune, était large et haut. Chacun de ses cheveux avait l'épaisseur d'un crin. Son nez était fin et long. Ses pommettes hautes contrastaient avec ses joues creuses. Sa bouche était fine et bien dessinée. Il y avait une série de marques roses ressemblant à des cercles enchâssés au-dessus de chaque arcade sourcilière. Ses yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, étaient sombres. Ce qui avait néanmoins stupéfié l'un des médecins chargés de le soigner, c'était ses dents, ou plus exactement ses crocs, fort développés. Il en possédait deux rangées, en haut comme en bas. Celles du haut étaient rétractiles à la manière des griffes de chat. De toute évidence, l'extraterrestre n'était pas du genre à manger des légumes.

Il avait été placé sous haute surveillance, et ses déplacements avaient été limités. Non seulement, il ne passerait pas inaperçu au sein des non-initiés, mais en plus, il ne tenait pas à tenter le diable. En l’occurrence, un carnivore avec de la viande fraîche. Pourtant, pas un seul instant, l'être qui leur avait dit s'appeler Earlin Xiphonto n'avait cherché à boulotter quelqu'un, ou quelque chose de vivant, comme les chiens de la base ou quelques-unes des bestioles du labo, ni même à prendre la fuite. Il évitait même de se montrer menaçant envers ses nouveaux compagnons, et passait la plupart de ses journées à regarder la télévision ou à lire.

Comme tous les scientifiques, il avait supposé que l'extraterrestre faisait semblant de lire ou de comprendre ce qu'il voyait jusqu'au jour où il s'était mis à parler un mélange d'anglais, de français, d'espagnol, de japonais et de quelques autres langues. Passé l'effet de surprise, il avait fallu faire une révision générale de ses nouvelles connaissances et lui expliquer certains concepts qui, malgré ses efforts, lui étaient alors restés abstraits.



(Suite Chapitre 04.6)

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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 04.6



Une nouvelle équipe avait débuté les entraînements. Elle était déjà constituée de Bradley Carnaham, pilote et astronaute américain et de Neil Doyle, un spécialiste de la génétique avant d'intégrer l'AMSEVE. Il dirigeait l'un des plus grands laboratoires du Canada.

Le troisième membre, Will MacAsgaill était un historien, et exoarchéologue. Pas particulièrement une pointure dans son domaine, mais il avait quelque chose en plus de ses confrères : Il avait un diplôme de secouriste, avait suivi une formation en médecine d’urgence. De plus, il pratiquait la spéléo-plongée. Cela avait déterminé son choix parmi une trentaine de postulants. Castil avait demandé à être intégrée à l'équipe. Requête qu'en tant que Général, il avait refusée dans un premier temps, mais face à son insistance, il avait fini par accepter. Surtout depuis qu'il avait découvert qu'elle n'était pas pour rien dans la décision de Jaimi de rester en Antarctique. Apparemment, il avait été le dernier à savoir que les deux jeunes gens avaient lié plus qu'une amitié.

L'équipe d'exploration dirigée par Bradley Carnaham n'était pas encore complète qu'une autre était déjà sur les rangs. Au sein de celle-ci, il y avait la belle fille de Jenna, Rubbie-Pepper Calhoun. Jenna s'était remariée cinq ans après leur divorce. Ils étaient néanmoins restés en très bons termes. C'était le mieux qu'ils pouvaient faire pour leur fils, Henry, et pour toutes ces années de bonheur et d'harmonie qu'ils avaient passé ensemble. Depuis son second mariage, Jenna avait eu une fille, Cleo.

Savoir Rubbie dans la nouvelle équipe ne le réjouissait pas particulièrement à cause des dangers qu'elle pouvait rencontrer. S'il lui arrivait quelque chose, Jenna ne le lui pardonnerait jamais.

Depuis son arrivée à l'AMSEVE, il n'avait jamais connu de problèmes ni avec ses équipes, ni au cours des missions, et encore moins à la base, exception faite de ceux causés par Jor POnyl. Des broutilles.

Dans le but de retrouver Jor POnyl, et Kilani, il avait accepté l'intégration d'Earlin dans l'équipe de Carnaham, sans trop y croire... Comme Castil, Bradley avait littéralement assiégé son bureau et ses appartements privés pour faire partie de l'équipe. Plus que pour Castil, la décision ne fut pas facile à prendre. Avec un individu comme Earlin Xiphonto, tout pouvait arriver. Néanmoins, Castil lui avait assuré que les nedelegs étaient dangereux, sans aucun doute, et tout autant fidèles à leurs amis. L'extraterrestre avait lié une très forte amitié avec Neil Doyle qu'il lâchait rarement d'une semelle. Celui-ci devait parfois faire preuve de patience avec lui. Cette amitié semblait sincère. Doherty y avait mis une condition de taille : au moindre faux pas, il se ferait un plaisir de remettre personnellement Earlin Xiphonto au CENKT.

Bien entendu, il ne l’aurait jamais fait. Qu’aurait-il fait d’autre ? Il ne le savait pas. De toutes les façons, les problèmes n'étaient d'ailleurs pas venus d’Earlin mais de Will MacAsgaill. Ce qui s'était passé avec lui avait changé la situation.

L'AMSEVE avait passé sous silence le vol d'objets, de documents et de coordonnées volées par Jor, ou encore le fait que des extraterrestres soient intégrés à ses équipes d'exploration. En dehors, de ses collaborateurs directs, du Général Jackson et d’Helen Redfield, personne d’autre n’en avait été informé au sein de l’ONU. La défection de MacAsgaill aurait dû, elle aussi, rester secrète. Ça, on pouvait dire que cela avait fait du foin, et il s'était ramassé sa volée de bois vert. Une fois encore, il avait fallu tempérer.

Il ignorait comment il avait survécu au séisme. Les talents du nouveau conseiller en communication de la base n'y était sans doute pas pour rien. Ce type venait de l'un des services de communication de l'ONU. Avant cela, il travaillait pour les services secrets anglais... Il avait dû y apprendre quelques secrets qui lui avaient permis, depuis, de sauver la carrière d'un politicien accusé par les tabloïds d'entretenir de multiples liaisons hors mariage. Il était même parvenu à retourner l'opinion publique en sa faveur. Cela ne lui avait pas vraiment porté chance par la suite puisqu’on l’avait muté dans l’endroit le plus secret du monde.

Point positif de toute cette histoire : il ne voyait pas Will négocier les coordonnées de sa planète natale, même pour sauver sa vie ou pour son amour de la recherche. Mais le connaissait-il vraiment ? Tout le temps où il avait travaillé à la base, quasiment sept ans, rien n’avait laissé présager qu’il prendrait la fuite au cours de son dernier voyage d’exploration. Will était quelqu'un de discret. Presque timide même. Il était toujours attentif aux autres, pas le genre à risquer leur vie, ou à se lancer dans une aventure sans en avoir étudié les tenants et les aboutissants.

Son départ, sa fuite, Will avait dû s'y préparer durant des mois. Personne n'avait remarqué quoi que ce soit, pas même un changement d'habitudes ou de comportement. Rien. L'historien avait vraiment joué fin sur ce coup.

Rien ne laissait supposer, non plus, qu’il y aurait aussi une fuite, que l’information serait sortie de son environnement, qu'elle remonterait jusqu’au Pentagone, à la NSA, puis à la Maison Blanche ou encore à l’Elysée. Elle avait pris les proportions qu'on lui connaissait aujourd'hui. Cela avait provoqué la seconde crise de l'AMSEVE. Un séisme plus puissant que le précédent.

Pour le régler, il avait fallu négocier et au bout du compte, Will était maintenant accusé de collusion avec l’ennemi, et considéré comme un "traître à son espèce et à sa planète". Un nouveau chef d'accusation inventé rien que pour lui.

Il avait reçu l’ordre du Général Jackson d’envoyer une équipe pour le capturer et le ramener sur la Terre. Ce qu’il avait fait une première fois. Résultat, il avait perdu un élément de l’équipe de sauvetage… Cette fille qui avait sauté dans le vide juste pour prouver qu'elle en était capable. Il détestait ce genre de tête brûlée. Il n’y avait plus qu’à espérer que la seconde tentative de récupération ne tourne pas au carnage.

Son regard se posa sur le mur en face de lui, avec ses cinq écrans de télévision. Il soupira. Isolés du monde des vivants dans cet environnement désertique, les nouvelles du monde extérieur atteignaient les civils et les militaires en poste sur le continent avec encore plus de force. À en croire les journalistes, le monde était au bord de sa destruction. La crise était encore loin d’être terminée. Cela faisait presque une décennie qu’elle durait. Les analystes économiques, les prospectivistes et d’autres oiseaux de mauvais augures, plus proches du charlatanisme que de la science annonçaient sa fin, ou au contraire son durcissement impitoyable. Ils ne cessaient d’en décrypter les signes.

Même s'il se considérait privilégié, il était conscient que la misère et la pauvreté ne cessaient de faire des ravages partout dans le monde. Les plans sociaux étaient toujours plus nombreux et inefficaces, et le chômage toujours en constante augmentation malgré les subterfuges employés par les divers gouvernements pour en cacher la véritable ampleur. Conséquences : les files d’attente dans les organismes sociaux ne cessaient de s’allonger, et les manifestations spontanées contre telle ou telle décision gouvernementale, mesure fiscale, sociale ou autre, de plus en plus nombreuses. Certaines se terminaient en laissant derrière elle un mauvais goût de chaos et d'anarchie.

Plus on essayait de détourner l'attention de l'opinion publique sur des sujets comme un scandale politique ou financier, une manifestation sportive ou une commémoration, d'envergure nationale ou internationale, plus celle-ci revenait avec force et violence sur les sujets qui la touchaient vraiment. Trois gouvernements occidentaux en avaient fait les frais récemment. Le monde avait perdu ses illusions et les politiques, plus que jamais, n'avaient plus le droit à l'erreur.

Enfin, il y avait aussi toutes ces catastrophes naturelles qui n’arrangeaient rien, comme cette alerte au Big One, sur la côte Ouest des États-Unis. Il ne fallait pas minimiser leur impact sur la vie des citoyens de chaque pays.

En Europe, en Amérique du Nord, en Chine et en Russie, les services d’urgence étaient assaillis par des hommes, des femmes et des enfants, de tous les âges, de toutes les catégories sociales, de toutes les orientations religieuses, politiques et sexuelles. Tous étaient atteints de brûles sévères. Dans ces mêmes pays, de nombreux incendies étaient à déplorer. D’après les journalistes, tout cela était dû aux températures caniculaires qui régnaient dans l’atmosphère nord. Lui, il avait une toute autre analyse de l’événement. Analyse qui, à moins d’une nouvelle fuite, ne tomberait certainement pas dans les oreilles des scribouillards. Depuis quelques semaines, les indicateurs de la base avaient repéré de minuscules trous dans la couche d’ozone. Suffisamment grands pour laisser passer quelques infimes rayons de soleil, quasiment sans le moindre filtre. Peu de personnes étaient au courant de cela. De nombreuses explications avaient été avancées par la poignée de scientifiques accrédités pour étudier le phénomène, mais aucune ne pouvait réellement l’expliquer.

Ailleurs, dans l’hémisphère sud, certains endroits étaient devenus quasiment irrespirables, et comme le malheur des uns faisait le bonheur des autres, les ventes de masques à oxygène et de respirateurs artificiels, ou ceux dits "naturels", étaient en constante augmentation. D’après ce qu’il avait pu lire dans les journaux dits "spécialisés", les respirateurs naturels, à base de plantes ou de poudre, n’étaient rien de plus que des traitements d’arrière cuisine.

À cela, il fallait ajouter d'autres types de crises.


(Suite Chapitre 04.7)

Ce message a été modifié par Ihriae le Mercredi 15 Novembre 2017 14h09



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 04.7



En Suède, deux hommes étaient morts d’une maladie inconnue. Sans symptômes apparents, ils avaient tout simplement cessé de respirer. L’un dans son sommeil, l’autre pendant son footing. Cinq autres, qui les avaient approchés avaient pu être sauvés in extremis, mais on avait dû le placer en coma artificiel et sous respirateur… Apparemment, cette maladie n’atteignait pas tout le monde, mais rien n’indiquait pourquoi elle touchait telle ou telle personne… Le pays tout entier s’était mis en quarantaine.

Enfin, il y avait toujours une guerre, une révolution, un coup d’état, quelque part dans le monde, et des journalistes qui traitaient ces événements comme s’ils étaient uniques, alors qu’il n’y avait quasiment rien de nouveau sous le soleil depuis des milliers d’années. Pire, ils les traitaient comme s’ils étaient sensationnels… Certes, il n’aimait pas les journalistes. Peu de militaires les aimaient. Seuls, quelques photographes de terrain trouvaient grâce à leurs yeux. En ce qui le concernait, il y avait bien une ou deux journalistes qu’il pouvait apprécier, pourvu qu’elles soient plaisantes à regarder.

Trois coups discrets frappés contre la porte fermée de son bureau le sortirent de ses pensées.

— Entrez !

Il avait fait de son mieux pour dynamiser sa voix.

La porte s’ouvrit sur un homme plutôt grand, aux cheveux très courts, blonds, presque blancs. Il avait le front haut et des yeux très bleus sous des sourcils blonds quasiment invisibles. Il venait de passer le cap de la quarantaine et arrivait tout droit d’Angleterre. Cependant, il y avait fort à parier que sa présence en Antarctique ne soit pas un choix de carrière. Il portait un costume bleu marine, une chemise blanche, col desserré, départie de son habituelle cravate. Ce qui ne l’empêchait pas d’être toujours vêtu d’un de ces costumes hors de prix. À voir le soin et l'argent qu'il mettait dans ses tenues vestimentaires, il paraissait évident que ce type avait eu un boulot très bien payé avant d’arriver en Antarctique, ou bien il disposait d’une fortune personnelle conséquente.

Il n’était à la base que depuis trois semaines à peine et avait un niveau d’accréditation presque équivalent au sien. Il avait même accès au C.E.T. Avec un pedigree comme le sien, il aurait pu s’attendre à une toute autre promotion. Sauf s'il avait été sciemment envoyé à la base pour jouer les espions. La question était : à la solde de qui ?

— Justement, je pensais à vous, monsieur Wayllerand.

Histoire de lui montrer qu’il n’était jamais loin de ses préoccupations.

Même s’il ne pouvait s’empêcher d’avoir une petite lueur amusée dans le regard, il s’était efforcé de garder un visage et une attitude impassibles.

Wayllerand ne sembla pas réagir à la remarque, mais une légère hésitation dans sa façon d’entrer dans le bureau lui confirma qu’elle avait atteint sa cible.

Il ne parvenait pas à faire confiance à cet homme. Trop souriant et trop serviable à son goût quand il n’y avait aucune raison de l’être, et surtout quand cela ne devait pas faire partie de ses habitudes. S’il avait été présent au moment de la fuite concernant MacAsgaill, il aurait parié qu’il en était l’auteur. Heureusement pour lui, Wayllerand était arrivé une semaine plus tard avec son titre de "spécialiste en stratégie et gestion des risques". Ce qui signifiait en gros qu’il réglait les problèmes, et faisait le ménage ensuite. Et il l’avait fait plutôt bien. Si la crise avec les américains avait pu être réglée, c’était grâce à lui. Ses talents de négociateur avaient été au-delà de toutes les espérances. Cela ne le rendait pas plus sympathique à ses yeux.

L’anglais interrompit à nouveau ses pensées.
— L’équipe est sur place, commença-t-il. C’est Ethan Williams qui la dirige.

C'était plutôt une bonne nouvelle. Le major Williams n’était pas du genre à s’en laisser compter. S’il trouvait la trace de MacAsgaill, et il la trouverait, il le ramènerait au port.

Cela faisait un peu plus d'une décennie qu’Ethan Williams travaillait à la base. Il était arrivé à la même époque que Jenna. Il n’était pas sur la liste des potentiels voyageurs à l’époque. Il aurait même pu faire ses années de service sans avoir connaissance du C.E.T. Depuis, il avait renouvelé son contrat, deux fois, et il faisait du bon travail. Il avait mérité chacun de ses galons, et les cinq voyages qui s’offraient à lui, aujourd’hui, étaient comme une récompense. Quatre maintenant, car MacAsgaill venait de lui en faire gaspiller un. Ethan Williams ferait tout pour qu’il n’y en ait pas deux.
— Aucun problème avec le C.E.T. ? demanda-t-il.

C'était plus par acquis de conscience qu'il avait posé la question. En lui-même, le fonctionnement du C.E.T. n'avait jamais été remis en cause jusqu'à ce jour. Il avait même été amélioré. Le mastodonte se portait comme un charme.

Néanmoins, il y avait quelque chose qui n'allait plus avec cette machine. Non seulement, elle ne permettait plus l'utilisation de certaines coordonnées, mais d’autres, calculées par les scientifiques de l'AMSEVE, aboutissaient toutes à des impasses.

Sans le C.E.T. jamais Jor POnyl n'aurait pu partir avec son butin, et Will n'aurait pas pu s'enfuir... Il n'aurait jamais laissé partir Kilani. Ses anciens coéquipiers seraient encore en vie... et lui, il n'aurait pas à lutter contre cette chose, ce cancer, qui avait déjà tenté de lui faire la peau deux fois, et récidivait aujourd’hui avec plus de virulence lui semblait-il. Il y avait des jours où il ne se sentait vraiment pas bien. Des jours où il n'avait envie de rien, où son corps lui semblait être un poids qu'il n'avait plus la force de porter... Bref, si cela n'avait tenu qu'à lui, ces derniers temps, il l'aurait volontiers rebaptisée SME : "Saloperie de Machine à Emmerdes" Et en français dans le texte !
Mais il tenait le coup. Il le fallait. Il devait être fort. Pour sa famille...
— Même si j’ai du mal à comprendre comment fonctionne cette… machine, il semble que tout se soit bien passé, répondit Wayllerand.
— Bien, acquiesça-t-il satisfait. Pour le fonctionnement, rassurez-vous, rares sont ceux qui le comprennent. Le seul qui le connaissait parfaitement a préféré l’effacer de sa mémoire. Ça et tout ce qui faisait de lui un génie. Si vous tenez vraiment à en savoir plus sur cette machine, allez donc voir le colonel Heaven.

Ciaran Wayllerand eut un sourire crispé.

Exactement la réaction qu’il attendait. Il aurait très bien pu le lui expliquer lui-même. C’était sans doute ce qu’attendait l’anglais.

Il connaissait aussi l’animosité de Wayllerand à l’égard de Matthew Heaven, et celle-ci était réciproque. Matthew n'était pourtant pas connu, à la base, pour ses inimitiés. Pas non plus pour sa passion pour la physique quantique, mais depuis qu'il avait découvert des traces d'ADN extraterrestre sur les parois internes du CET et sur les combinaisons des explorateurs sans que ceux-ci aient été en contact avec une créature extraterrestre, il s'était mis dans l'idée qu'Amber Hole pouvait être une créature vivante, ou que les tunnels contenaient ou transportaient, à travers l'univers, des éléments propres à la vie.

Le spécialiste en stratégie et gestion des risques ne laissait personne indifférent. Même Rubbie-Pepper... Dans le sens inverse, malheureusement. Elle ne cachait pas son affection prononcée à son égard. Par habitude professionnelle, Wayllerand gardait ses distances avec tout le monde, mais il lui semblait qu'il prenait un soin tout particulier à éviter la jeune femme.
— Si MacAsgaill est encore sur cette planète, l’équipe de "sauvetage" devrait rapidement mettre la main dessus, assura Wayllerand. Son émetteur devrait les conduire jusqu’à lui.

Depuis que Jor avait volé les documents, et disparu avec, de même que Kilani, tous les membres des équipes d’exploration et de sauvetage avaient une puce GPS dans le corps… à leur insu. Il n’aimait pas le fait de les tromper. Ce n’était pas dans sa façon de faire, habituellement, mais si cela pouvait leur sauver la vie, ou le garder à la tête du projet…

Il fit mine de consulter les documents qu’il avait sous les yeux. Il les connaissait par cœur.
— Si nos renseignements sont exacts, finit-il par dire, après un long moment de silence, les habitants de ce monde ne bénéficient pas d’une technologie leur permettant de quitter leur planète. Disons qu’elle est équivalente à celle d’une population de l’âge de bronze. Donc, il doit forcément se trouver sur cette planète.


(Suite Chapitre 04.8)

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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 04.8



Les mains jointes en prière devant son visage, il observait l’anglais. Il ne lui avait pas demandé de s’asseoir et ne le ferait certainement pas. Wayllerand attendait debout, les mains en appuis sur le dossier de la chaise qui se trouvait devant lui.

Le silence s’éternisa encore un moment avant qu’il se décide à prendre de nouveau la parole :
— Je ne suis pas très à l’aise avec ce que vous avez fait à propos de Marcie Watts, Monsieur Wayllerand. Cette femme avait des parents, peut-être des frères et sœurs… ou des enfants, un mari… Sûrement des amis.

Ciaran Wayllerand le regarda droit dans les yeux. Un léger sourire se dessina sur ses lèvres fines.
— Je me suis renseigné à son sujet. Elle n’avait pas de parents proches et très peu d’amis. En tous les cas, personne ne se pose la question de savoir où elle se trouve aujourd’hui.
— Je n’aime pas votre désinvolture.
— Désolé. Je respecte votre attitude. Mais nous ne pouvons plus nous permettre d'avoir des scrupules. Cette solution est sans aucun doute la mieux adaptée à la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. En dehors de ses équipiers sur le terrain, et de quelques personnes dans cette base, dont vous et moi, personne ne sait qu’un nouvel incident a eu lieu. C’est tout ce qui importe pour votre maintien à la tête du projet.

Il avait senti la colère monter brusquement en lui. Il la maîtrisa aussitôt. Il se garda bien de montrer les émotions qui l'agitaient.
Sans hausser le ton, il répéta :
— Mon maintien ?
— Comme je vous l’ai dit, je respecte votre attitude… et la façon dont vous menez le projet. Seulement, il ne s’agit pas seulement de vous. Personne ne souhaite voir un homme comme le Général Jameson prendre votre place. Ni les gens qui travaillent dans cette base, ni ceux qui financent et soutiennent le projet.

Sur ce point, il n’avait pas tort.
— Vous devriez arrêter de me lécher les bottes, suggéra-t-il, vaguement adouci. À la longue on finit par avoir mauvaise haleine.

Il ne pouvait pas s'en empêcher. Pourtant, ce fut dans les yeux de Wayllerand que passa une lueur ironique. Était-ce une façon de lui dire que ce n’était pas dans son style de lécher des pompes, sauf pour obtenir quelque chose ?

Il décida que la joute était terminée. Enfin, plus ou moins.
— J’imagine que vous souhaitiez aussi me parler de la petite fête ? Sachez que ma décision est définitive. Si les américains, les chinois, les russes ou les européens veulent s’assurer du bon fonctionnement du projet, autant que ces gens soient des proches de nos membres du personnel, et qu'ils se plient à nos consignes.
— Vous avez raison, j’en conviens, admit l’anglais. Cependant, aussi proches soient-ils de nos scientifiques, ne croyez pas qu’ils soient acquis à notre cause. D’un autre côté, si des spécialistes se déplacent jusqu’ici sans raison apparente, cela risque d’intriguer certains journalistes, ou n’importe quel théoricien du complot. Le monde n’est plus aussi grand qu’il en a l’air, et tout fini par se savoir. Il faut que cela ressemble à une véritable fête d’anniversaire, et à une cérémonie destinée à rendre hommage à tous ceux qui ont travaillé dans cette base… ou dans la région. Pour cela, j’ai dû élargir la liste.

Il allait protester, puis se ravisa :
— Combien d’invités ? demanda-t-il.
— Une centaine. Mais seule une trentaine viendra des autres continents. Les autres invités viendront des bases environnantes. Ils arriveront probablement le jour même et repartiront après la cérémonie.

Il aurait presque poussé un soupir de soulagement. Au moins, avec ceux-là, il n'aurait pas à craindre qu'il se "perdent" dans la base en cherchant les toilettes, ou jouent les "somnambules curieux" en pleine nuit.

Wayllerand poursuivit :
— Seuls trois ou quatre invités auront le droit d’accéder au C.E.T.
— Ça, ça ne me plaît pas beaucoup. Pas du tout même.
— Nous y sommes obligés. Cela faisait partie de la négociation.
— Vous savez qui a été désigné ?
— Art Risonner, de la NSA et Carl Bowman représentant du gouvernement Canadien. Les russes et les chinois n’ont encore annoncé personne.

Il connaissait Art Risonner. C’était un type droit, et surtout un grand ami de Jenna. Carl Bowman était d’un autre genre. Le genre tatillon. Néanmoins, les canadiens étaient sujets de la reine d’Angleterre, donc des alliés de l'ONU et de l'ATIDC.

Un bref instant, le visage du Général exprima l’épuisement, puis il hocha la tête en signe d’assentiment.
— Les autres n’en verront pas plus que la majorité des personnes qui travaillent ici en permanence. Je pense qu’ils seront suffisamment occupés pour ne pas se poser de questions. L’anniversaire de la base est un bon motif pour rendre hommage à tous ceux qui y ont travaillé... et à ceux qui y sont morts. Ce continent est sûrement le plus beau de la planète, mais aussi le plus dangereux.
— Voilà une phrase que je mettrai dans mon discours, bien que je ne sois pas certain qu’il soit vraiment le plus beau de la planète… En tous les cas, vous en parlez comme si le crachin et le fog anglais ne vous manquaient pas. Félicitations.
— Que ne donnerais-je pas pour un vrai thé anglais, soupira Wayllerand d'une voix à peine audible.

Il se reprit aussitôt :
— La jeune femme… Marcie Watts… Ce sera l’occasion de lui rendre hommage.

Le Général ne se sentit pas particulièrement touché par la sollicitude de l’anglais. Celle-ci ne lui paraissait pas sincère. Un homme comme lui avait côtoyé la mort plus d’une fois. Il l’avait sans doute aussi provoquée, et avait sûrement fait disparaître la moindre trace de ses victimes. Décidément, il n’arriverait jamais à l’apprécier, il en était certain.
— Vous savez, Général, il n’y a pas de fête sans buffet.

Évidemment !
— Je demanderai au chef d’organiser un délicieux repas, assura-t-il. Après tout, quand on sait pour qui elle a fait la cuisine, cela devrait satisfaire tout le monde.
— Sauf votre respect, elle n’acceptera jamais de de préparer un repas de fête sans aide, et il ne faudra pas compter sur elle pour faire le service.

Un fait. Il connaissait le caractère de la dame pour l’avoir fréquentée un temps, quelques mois après son divorce. Un sacré caractère. Elle avait une opinion sur tout, et celle-ci était généralement très juste. Elle était d’une grande finesse d’esprit, et avait beaucoup d’humour. Un humour très français. Mais dès que l’on touchait à sa cuisine, elle se transformait en véritable démon caractériel. Un démon capable de provoquer un incident diplomatique en période de stress.
— Bien. Faites ce qu’il faut pour lui accorder l’aide dont elle aura besoin. Accordez-lui tout ce qu’elle demande.

Il se réjouissait d’avance des petits et grands tracas qu’elle ferait subir à l’anglais. Sa spécialisation en stratégie et gestion des risques lui serait fort utile.

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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 05.1


XXIème siècle. 13 janvier.

Esmelia se souvenait de son réveil. Pour une autre personne qu’elle, cela aurait pu être le début d'un cauchemar. Elle avait d’abord senti une forte odeur d’excréments, puis de bile, de sueur et de sang. Les yeux clos, tous les sens en alerte, elle avait ensuite entendu des voix, sans les comprendre. Certaines étaient basses, teintées de craintes, d’autres impérieuses. Elle eut beau se concentrer, tout ce qui l’entourait échappait à sa compréhension. À plusieurs reprises, elle crut entendre des termes empruntés au latin, mais elle ne put leur donner du sens. À quoi cela lui avait-il donc servi d’avoir beaucoup voyagé, de s'être immergée dans la culture des différents pays qu'elle avait visités ? Elle parlait plusieurs langues, comprenait plus ou moins quelques dialectes, sans compter quelques mots et expressions de patois français et canadien, le langage des signes, l’espéranto. Elle avait même appris, avec une facilité qui en avait déconcerté plus d’un dans son entourage, les langues elfiques inventées par Tolkien. Lorsqu’elle ne connaissait pas une langue ou lorsqu’elle éprouvait des difficultés à la comprendre, il lui suffisait d’observer son interlocuteur, et de faire confiance au contexte. Son don faisait le reste. C’était inné.

Soudain, il y eut la douche froide. Toute à sa réflexion et à l’analyse de sa situation, elle ne l’avait pas sentie venir. Quelqu’un venait de lui jeter l’équivalent d’un pichet d’eau à la figure. Un pichet d’eau glacée. Quelqu’un, probablement la même personne, lui aboyait dessus maintenant. Qui que ce soit, il allait le payer à un moment ou à un autre. Elle ouvrit les yeux.

Deux humanoïdes, ou ce qui pouvait y ressembler de très loin, notamment pour l’un, la fixaient de leur regard sans intelligence apparente. Elle les observa elle aussi. L’un était massif. Il devait mesurer un peu plus de deux mètres. L’autre était à peine plus grand qu’elle, sec et tout en muscles. Elle décida ironiquement de les surnommer Belle-Gueule I et Belle-Gueule II. Belle-Gueule I était tout ce qu’il y avait de plus éloigné d’un être humain. Ce qui s’en rapprochait le plus ? Un croisement entre un poisson exotique et un insecte, peut-être, à cause de ses longues antennes au sommet de sa tête. Celle-ci évoquait celle d’un requin. Il avait deux petits yeux noirs perçants qu'un fond jaune faisait particulièrement ressortir. Son cou et ses épaules se confondaient et se fondaient sur de larges pectoraux. Ses avant-bras étaient énormes et se terminaient par une main à trois doigts. Ses jambes étaient frêles, presque fragiles. Il portait des sandales laissant apparaître trois doigts de pieds. Sa peau, bleu turquoise, striée de bandes plus sombres avait un aspect velouté et très sec. Pour tout vêtement, il ne portait qu’un pagne ne cachant que son bas ventre et ses fesses.

L’autre était à peine plus habillé. Une sorte de tartan de couleur sombre lui ceignait la taille. Dans le dos, il portait un carquois. Sa peau avait la texture d’une peau humaine, mais de couleur grise. Son visage aurait pu ressembler à celui d’un humain, sauf qu’il n’avait pas de nez, pas d’oreilles, pas d’arcades sourcilières. Il semblait flétri, parcouru par deux longues proéminences partant d’une bouche fine pour atteindre le front. De chaque côté, deux yeux ronds entièrement bruns. À la place des cheveux, il avait une fine épaisseur de peau aux motifs réguliers qui évoquait les écailles d’un serpent. Enfin, à l’arrière de son crâne, d’un côté à l’autre, il avait une sorte de crête rigide aux reflets couleur parme. En baissant les yeux, elle remarqua que les jointures de ses jambes étaient inversées par rapport à celle de son compagnon, ou à un humain.

Chacune des deux créatures l'avait saisie par un bras et l'avait relevée sans ménagement pour la sortir de la charrette en bois dans laquelle elle se trouvait. Elle avait tenté de résister à nouveau, juste ce qu'il fallait pour leur faire croire qu'ils étaient bien les plus forts. Ensuite, Belle-Gueule I l’avait traînée jusqu’à une tente rouge et verte et jetée entre les mains de deux petits humanoïdes femelles à la peau orange et noire. Aussi curieux que cela paraisse, l’une n’était vêtue que de sa propre chevelure. L’autre portait une robe en voile sous ses cheveux. Elle n’en avait jamais vu de pareils, aussi longs et aussi épais. Cela ressemblait à de la laine à peine filée. Il y avait fort à parier qu’elles ne les avaient jamais coupés de leur vie. Les deux femmes étaient menues et avaient une tête de moins qu’elle. Elles avaient un visage de poupée : un petit nez, une petite bouche ourlée, des pommettes hautes et de grands yeux légèrement en amande. Elles la déshabillèrent en silence sans s’occuper de ses protestations pour la toiletter.

Autour d’elles, la scène était répétée des dizaines de fois. Des créatures de toutes sortes et de toutes couleurs, des mâles, des femelles, d’autres de sexe indéterminé, et même des petits… des enfants. Tous subissaient leur sort dans un silence glacial. Autour d’eux, les mêmes créatures à la peau orange et noire et à la chevelure épaisse. Elles ne montraient aucune violence envers ceux dont elles avaient la charge. Au contraire, elles mettaient beaucoup de douceur dans leurs gestes. Elle-même se sentait apaisée. Ensuite, elles leur choisissaient de nouveaux vêtements, propres et frais. Pas tous identiques, cependant. Elle eut droit à une tunique blanche qui lui tombait jusqu’aux genoux et lui laissait les épaules nue, ainsi que les bras.

Les mâles, les plus jeunes et les plus musclés, portaient des tenues minimalistes que n’auraient pas reniées les statues grecques. Certaines femelles en avaient à peine plus sur le dos. Elles ne semblaient pas s’en formaliser. Elles adoptaient même des poses lascives qui ne laissaient pas beaucoup de place à l’imagination sur ce qu'elles étaient ou ce qu'elles faisaient. Leur visage était excessivement fardé. Elle aussi, on avait essayé de la maquiller, mais elle avait tout enlevé aussitôt. Un garde, qu’elle surnomma Belle-Gueule III, l’avait vue faire. Il était ce qui se rapprochait le plus d’un être humain, même s’il semblait avoir du sang d’Orc dans les veines, comme l’affirmaient sa figure et son corps massif. Il l’avait regardée un moment avec une insistance mêlée d’étonnement et de curiosité. Un court instant, elle s’était demandé si elle pourrait s’en faire un allié, mais elle avait aussitôt abandonnée l’idée.

Elle avait l’impression de se trouver dans les coulisses d’une pièce de théâtre. Mais, pour autant qu’elle le sache, on ne réveillait pas les acteurs avec des seaux d’eau, sauf lorsqu’ils étaient ivres. Une fois vêtue, ses geôliers ne semblèrent plus songer à elle. Elle fureta un moment sous la tente, puis se décida à sortir. Personne ne chercha à la retenir. Cependant, elle n’avait pas fait dix pas à l’extérieur, le temps d’apercevoir les maisons et les rues d'une ville qui ne lui en rappelait aucune, que Belle-Gueule II l’avait attrapée par le bras et l’avait conduite au pied d’une extrade. Il l’avait placée à la fin d’une file d'attente, juste derrière deux petits vieillards, du moins elle le supposa, à tête de tortue. Au ton et aux gestes qu’il avait utilisés, elle sentit que B-G II voulait qu’elle les suive. Ce qu’elle fit, et quand son tour vint, elle grimpa quatre marches et se retrouva sur une estrade face à une quarantaine d’êtres, tous plus différents, bizarres et extraterrestres les uns que les autres. Alors qu’elle défilait à la suite des autres, elle comprit qu’il s’agissait d’une vente d’esclaves.

Loin de céder à la panique, elle analysa de nouveau sa situation.

Que pouvait-elle en tirer ? Jusqu’à présent le hasard l’avait toujours bien servie… Qu’est-ce qui l’attendait maintenant ? Que pouvait-elle faire pour se sortir de là ? Elle était certaine que ceux qui l'avaient capturée ignoraient à qui ils avaient affaire. Cependant, certains éléments pouvaient jouer contre elle. Elle ne savait ni où elle était, ni quelles pouvaient être les conséquences d’une potentielle évasion. Était-ce trop tôt ? Autour d’elle, ces êtres n'imaginaient pas qu'un danger plus grand que tout ce qu'ils auraient pu concevoir menaçait leur planète, à plus ou moins long terme, et toutes les galaxies existantes. Ils étaient peu à le savoir. Encore moins à prétendre en sauver quelques infimes parcelles. Elle n’était pas de ceux-là, mais son rôle était d'y contribuer en retrouvant L'Occulteur de Mondes et son propriétaire... Cette pensée était comme une lumière au fond de son esprit. Elle les trouverait, tôt ou tard. De préférence tôt avant que les Chasseurs de mondes les trouvent. Elle y parviendrait. Elle s’était toujours fiée à son instinct.

La fuite était une option. La plus évidente, mais il y avait toujours un garde qui avait l’œil sur elle. Après être redescendue de l’estrade, elle tenta de s’éloigner discrètement du groupe, mais Belle-Gueule III l’y avait reconduite, sans violence, presque respectueusement, mais néanmoins fermement. Elle n’était pas restée longtemps avec les autres. Elle n’avait aucune envie d’être associée à ces tristes compagnons. Elle n’avait rien contre eux. Elle ne les connaissait pas. Elle n’avait même pas essayé d’entrer en contact avec eux. De toutes les façons, ils ne lui auraient sûrement pas répondu. Ils ne se parlaient même pas entre eux.

Les gardes l’observaient, méfiants. Ils avaient bien remarqué qu’elle était différente des autres. Physiquement, c’était évident. Et contrairement aux autres, elle n’était pas résignée. Ils gardaient un œil sur elle, mais ils toléraient qu'elle s'éloigne du groupe, à condition de rester à portée de leur vue. Elle était donc restée près de l’estrade. De là, elle avait observé son environnement avec attention pendant que d’autres groupes défilaient, un par un, sous les cris de la foule. Elle avait beau ne pas comprendre ce qui se disait, elle se doutait que la vente allait bientôt commencer. Ne pas chercher à s’évader pour mieux s’immerger dans ce monde et observer était une chose. Y participer en étant vendue au plus offrant en était une autre. Elle n’avait jamais eu de maître sur la Terre. Ce n’était pas aujourd’hui, sur une autre planète, que cela allait commencer. Elle devait réfléchir, trouver une solution rapidement.


(Suite Chapitre 05.2)

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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 05.2



Tous les groupes étaient passés sur l’estrade pour une première présentation. Les ventes allaient maintenant commencer. Avant le sien, il y avait quatre groupes. Les membres passèrent individuellement, parfois en couple, plus rarement à trois ou à quatre. Au début, il y eut un certain enthousiasme de la part des acheteurs. Cela se calma au cours du passage des membres du quatrième groupe. Puis vint le tour de son groupe. Le marchand d’esclaves paré de riches étoffes qui ne cachaient rien de sa face batracienne fit signe à un colosse rouge tout en muscles, tatouages et scarifications, avec deux grandes ailes en peau tendues plantées dans le dos, de monter. La créature avait un visage taillé dans la pierre, des yeux profondément enfoncés dans leur orbite, une bouche remplie de crocs, dont certains restaient visibles même lorsqu’il la fermait. Imberbe, seules quatre cornes ornaient sa tête de chaque côté. Elle s’était attendue à ce qu’il ait des oreilles pointues. Au lieu de cela, elles lui semblèrent normales.

En dehors du marchant d’esclaves, elle avait remarqué deux autres individus présents en permanence sur l’estrade. Assise derrière une table, tout au fond dans un coin, se tenait une créature longiligne, couverte d’une robe de bure verte. Elle avait un long cou et une tête triangulaire et nue. Aux deux coins supérieurs, il y avait ses yeux noirs et ceux-ci semblaient pouvoir bouger, indépendamment, dans tous les sens. Comme il percevait les bons ou l’argent des acheteurs, elle supposa qu’il s’agissait du trésorier. Le troisième devait être une sorte de négociateur. C’était lui qui menait les enchères et départageait les acheteurs en cas de litige. Encore une tête d’Orc, mais du genre sympathique ou, du moins, pas particulièrement menaçant. Sa peau ressemblait à du cuir. Il était grand et fort. Sa tête aplatie se confondait avec son cou de taureau et lui donnait un air balourd.

La mise aux enchères débuta alors que le marchand d’esclaves faisait faire plusieurs tours sur lui-même au diable rouge. Il lui fit aussi déployer ses larges ailes. Quelques hommes, et surtout des femmes, commencèrent à gesticuler en jappant des mots brefs. Une créature, sensiblement de la même espèce que le diable rouge, plus petite, à la peau grise, et totalement asexuée parvint à l’acquérir au terme d’un âpre duel chiffré. Elle remarqua que ses quatre petites cornes, situées sous son menton, suintaient un liquide jaunâtre qui tachait sa tunique d’un bleu électrique.

L’esclave suivant ressemblait à un être humain qui aurait été trop porté sur le lancer de troncs d’arbres. Ses jambes étaient courtes, et ses mollets aussi robustes que ses cuisses. Les muscles hypertrophiés de son buste, son cou massif et ses larges épaules faisaient paraître sa tête aux yeux de serpent minuscule. Sa peau légèrement violette était entièrement tatouée d’étranges signes qui pouvaient être une forme d’art, ou d’écriture, issue de son monde natal. La créature qui l’acheta devait être une femelle. La peau oscillant entre le rose et le prune. Elle avait une allure de danseur massai, un cou de femme girafe et un profil de déesse grecque. Elle avait de petits yeux entièrement sombres et tout le haut de son visage était tatoué de motifs floraux et végétaux. Son crâne très prolongé vers l’arrière était rasé jusqu’au sommet, et ses cheveux étaient retenus à l’arrière par l’espèce de collier qui retenait son cou gracile et fragile. Elle prenait visiblement grand soin de son physique.

Esmelia s’intéressa de plus près à la foule d’acheteurs potentiels, et en particulier aux hommes. La nature humaine était ainsi faite que les femmes s’intéressaient davantage à la testostérone sur pattes, tandis que les hommes avaient, une nette attirance pour les paires de seins pigeonnants. Apparemment, les extraterrestres partageaient ce trait naturel. Si ce n'était pas le cas, cela y ressemblait furieusement.

Une femme à la chevelure aussi rose que sa peau pouvait être jaune citron monta à son tour sur l’estrade. Elle était légèrement vêtue. Chacun pouvait remarquer qu’elle avait tout ce qu’il fallait là où il fallait, et plus encore. Sa peau d’écaille luisait à la lumière du soleil. Le ciel semblait faire ressortir ses yeux bleu azur presque transparents. Ses oreilles ressemblaient à des coquillages exotiques. Enfin, son visage, ses épaules, ses avant-bras et ses mollets étaient parcourus de petites excroissances régulières de couleur grise.

Esmelia sut qu’elle ne s’était pas trompée. Un rapide regard sur les visages et les attitudes pendant que la "femme poisson" défilait lui donna un aperçu de la nature lubrique de certains acheteurs.

Bon sang, elle allait passer devant ces êtres vicelards !

Elle serait aussi la dernière du groupe à passer sur l’estrade. D’ici là, avec de la chance, la plupart d’entre eux auraient quitté les lieux. Les ventes ne traînaient pas, et il n’y avait qu’une quinzaine d’individus avant elle.

Elle respira un bon coup. Elle en ressentit une forte douleur aux poumons. Ce n’était pas le même air que sur la Terre. Celui-ci était beaucoup plus pur. Elle n'était pas habituée.

Elle s’intéressa à l’environnement naturel. Le ciel était d’un bleu profond sans nuage. Les arbres lui paraissaient plus hauts, mais semblables à ceux qui existaient sur Terre. Tous feuillus et bien verts. Cela indiquait que le printemps touchait à sa fin, ou bien que l’été était à peine entamé. La chaleur était tout à fait supportable. Quelques oiseaux, très colorés, traversaient le ciel de temps à autre. À une vingtaine de mètres de l’estrade, dans un enclos, des bestiaux ressemblant vaguement à des yaks, à la différence qu’ils avaient une paire de corne sur le sommet de la tête, et deux autres paires de chaque côté, au niveau des oreilles. Ils attendaient patiemment leurs maîtres pour rentrer chez eux, chargés de denrées et d'autres acquisitions. Certains étaient déjà sellés et chargés, prêts à partir.

Elle avait remarqué qu'il y avait très peu d’êtres humains parmi les créatures qui se trouvaient autour de l’estrade ou devant d’autres étals. N’y avait-il donc que sur la Terre que l’on pouvait rencontrer des humains, ou des extraterrestres qui pouvaient passer pour tels ? Ici, il devait bien y avoir une quinzaine de typologies. Certains êtres tenaient plus de l’animal à écailles ou à fourrure. Elle se demanda s’il en existait avec des plumes, ou une autre chose que l’on n’avait jamais vue sur la Terre. D’autres encore avait un épiderme proche de celui de l’être humain. Certains avaient une paire de bras et une paire de jambes, d’autres en avaient le double. Il en allait de même pour les yeux ou les oreilles. Elle en avait cependant remarqué qui n’avaient pas d’oreilles ou de nez, ou qui n’avaient qu’un seul œil. Enfin, il y avait à peu près toutes les coupes de cheveux possibles et des combinaisons de couleurs incroyables.

Elle ne se sentait ni surprise, ni inquiète, encore moins étonnée par toutes ces particularités. Quelque chose en elle, cette chose qui prenait de plus en plus de force, cette chose qui s’éveillait, lui soufflait qu’elle ne craignait rien, qu’elle se trouvait exactement là où elle devait être. À cet instant précis, elle en avait la certitude. Cependant, elle n’était pas chez elle, parmi les siens. Pas plus qu’elle ne l’était sur la Terre. De curieuses pensées qu'elle essaya de chasser… Elle était humaine. Elle était née sur la Terre. Ses parents étaient humains. Elle n’avait jamais connu sa mère, pas plus que la mère de celle-ci, sa grand-mère. Elle savait que toutes les femmes de sa famille mourraient en donnant naissance à leur premier enfant. C’était une sorte de malédiction. Elle ne voulait pas mourir. Pas seulement parce qu’elle était investie d’une mission, comme son père, puis Kolya le lui avaient toujours affirmé. Elle voulait vivre, ressentir enfin quelque chose, avoir une vie, une vraie vie. Pas une vie de mercenaire. Une vie normale. Pourtant, elle ne pouvait abandonner la vie qu'elle menait. Pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé ce qu’elle cherchait…
Une fois qu’elle aurait mené sa mission à son terme, pourrait-elle seulement avoir une vie normale ? Il y avait son pouvoir… Et cette chose qui grandissait en elle. Étaient-ils liés ? Si la chose la quittait ou se rendormait perdrait-elle son pouvoir ? Continuerait-elle à lire dans les esprits ? Saurait-elle vivre sans cette faculté ? Ce pouvoir lui venait de sa mère et des ancêtres de celle-ci. Était-ce un don ? Une mutation ? Ou bien quelque chose venu d’ailleurs ? Peut-être un microbe ou un symbiote extraterrestre… Cette chose qu’elle ressentait en elle était-elle la manifestation de cet organisme étranger ?

Elle ne l’avait jamais ressentie avec autant de puissance sur la Terre. C’était comme si le passage dans le CET avait provoqué le réveil de cette chose. À moins qu’il ne l’ait transformée, ou tout cela à la fois. Si cela persistait, à son retour sur Terre, il lui faudrait trouver le moyen de comprendre son état. Peut-être devrait-elle se faire examiner par un médecin. Mais quel médecin ? À qui pourrait-elle en parler ? Sur la Terre, elle savait ce qui pouvait arriver à ceux qui se révélaient trop différents. Peut-être la prendrait-on pour une sorte de déviante. Au mieux une folle, au pire une créature venue d'un autre monde. Même elle, il lui arrivait de douter parfois et de penser qu’elle n’était peut-être pas totalement humaine.


(Suite Chapitre 05.3)



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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 05.3



Une fois seulement dans sa vie, elle avait rencontré un… "Étranger". Une créature qui n’était pas née sur la Terre, mais cette créature avait une physionomie parfaitement humaine, des réactions… et des sentiments. Elle avait été suffisamment intriguée par sa nature pour le suivre et se rendre compte qu’il avait appris à vivre comme un humain, et à se fondre parmi eux mieux qu’elle ne l’aurait fait à sa place. Il ne faisait rien de plus, rien de moins qu’un être humain ordinaire. Elle s’était rapidement rendu compte qu’il faisait d’énormes efforts pour paraître normal. Il avait des amis, beaucoup, et un métier. Il était journaliste dans une petite rédaction, qui ne rivalisait en rien avec toutes celles qui pouvaient exister dans la capitale où il habitait… Il était même sur le point de fonder une famille. Elle s’était demandé si cela fonctionnerait. Dirait-il à sa fiancée ce qu’il était vraiment avant de l’épouser ? L’accepterait-elle ou le prendrait-elle pour un fou ? Si elle finissait par le croire, auraient-ils des enfants ? À quoi ressembleraient-ils ? Survivraient-ils tout simplement à leurs différences dans un monde où il n’existait qu’une seule espèce dite intelligente ?

Il existait d’autres formes de vie très diverses, dans d’autres mondes. L’univers était vaste. Plus que ne l’imaginait le commun des mortels. Toutes les créatures intelligentes qui peuplaient cet univers, ne pouvaient pas avoir une apparence humaine ou posséder un mode de pensée semblable ou même proche de celui de l’Être Humain. C’était plus qu’improbable. Pourtant, il y avait des choses qui ne changeaient pas. L’histoire des peuples, quels qu’ils soient, même sans contact les uns avec les autres suivaient des schémas assez proches. En tous les cas, ils adoptaient les mêmes travers.

Avec les acquisitions suivantes, les enchères montèrent. Soudain, au premier rang de la foule, elle remarqua un humain. C'était le premier qu'elle voyait depuis sa capture. Un véritable humain âgé d’une quarantaine d’années. Il avait des cheveux courts, châtain foncé, un visage doux avec une barbe de plusieurs jours. Ses yeux étaient d’un bleu liquide. Un bleu si lumineux qu’il aurait pu éclairer un square en pleine nuit, mais ce fut surtout de la tristesse qu’elle y remarqua. Décidément, cette planète ne semblait pas rendre les gens qui y vivaient très heureux.

Sa présence en ces lieux était totalement déplacée. Elle ressentit chez lui une telle peur. Il ne cessait de regarder autour de lui comme si une menace se cachait dans chaque ombre de ce monde. Elle devina qu’il était venu trouver refuge au cœur de l’endroit le plus fréquenté de cette ville. Au milieu de la foule, il pensait sans doute avoir moins à craindre. Il portait un uniforme de l’AMSEVE. Celui qu’elle-même portait avant qu’on lui fasse passer cette tunique… Elle n’avait aucun besoin de lire son identifiant sur la poche gauche, au niveau de la poitrine, de son uniforme. C’était William MacAsgaill, l’homme que l’AMSEVE recherchait. Elle avait encore en tête la photo qu’on leur avait montrée à tous au cours de la préparation de la mission. Sur le haut de sa manche droite, il portait deux écussons, chacun aux couleurs d’un drapeau. Une petite particularité de MacAsgaill dont elle se souvenait bien.

Le gaillard était surtout écossais, par sa mère et la plupart de ses ancêtres, mais aussi féroïen. Ses grands-parents paternels étaient venus d’Écosse pour s’installer dans les îles. Son père y était né et y avait vécu une grande partie de sa jeunesse avant de revenir en Écosse. William MacAsgaill gardait toujours des attaches familiales avec les îles… D’où le bélier sur l’un des deux écussons.

Savait-il que ses anciens amis étaient à sa recherche ? Était-ce eux qu’il craignait ? Au moins, elle, elle savait pourquoi elle était là. Sa bonne étoile l’avait conduite exactement là où elle devait être. Elle pouvait faire équipe avec lui. S’il avait survécu en toute liberté jusqu’à présent, cela signifiait qu’il avait une bonne connaissance du terrain. Il avait cinq voyages interstellaires derrière lui. Cela semblait peu, mais c’était la personne la plus expérimentée qu’elle pouvait espérer trouver. Qui plus était, humain et terrien. Restait à trouver le moyen de se faire remarquer par le déserteur…

Elle réfléchissait à la vitesse d’une locomotive lancée à pleine vitesse. Il ne portait pas d'arme. Comment avait-il pu survivre sans quelque chose de sérieux pour se défendre ? En plus de cela, il n'avait ni la tête, ni l'allure du type qu'on préfère éviter si on veut conserver toutes ses dents et ses os intacts. Avait-il quelques autres talents cachés ? Après tout, il avait su tromper ses collègues et amis de l'AMSEVE. Personne n'avait vu le coup venir. Lors de la préparation de la mission, on leur avait dit qu'il excellait au poker. Avec sa bonne tête et sa gentillesse légendaire, il avait su tromper son monde. « Toujours se méfier de l’eau qui dort », dit le proverbe...

L'AMSEVE tenait tellement MacAsgaill qu'une seconde mission avait certainement dû déjà être mise en place pour le récupérer. Peut-être que les frangins Belle-Gueule n'étaient pas les seuls à observer ce qui se passaient sous leurs yeux... Un pressentiment. Elle fit un nouveau tour d'horizon, mais au-delà de la foule qui se trouvait près de l'estrade. Ce qui l'intéressait, c'était les toits des maisons et tous les endroits où des individus, en particulier des humains, étaient susceptibles de se cacher. Elle ne vit personne. Elle remarqua seulement que les oiseaux évitaient certaines maisons. Qui d'autre en dehors des secours envoyés par l'AMSEVE ?

Si c'était le cas, ils n'interviendraient pas tant qu'il y aurait autant de monde sur la place. Ils étaient en terrain étranger et, surtout, totalement inconnu pour eux. Ils ne prendraient pas de risques. Par contre, ils n'hésiteraient pas dès que MacAsgaill aurait quitté les lieux et se retrouverait seul, hors de vue des autochtones. Ils l'enlèveraient et disparaîtraient sans que qui que ce soit dans ce monde sache qu'ils y étaient venus.

Elle remarqua que l’écossais essayait de quitter le premier rang pour disparaître dans la foule. Avait-il remarqué quelque chose d'anormal ? Probablement pas. Il ne devait pas être stupide au point de s'isoler volontairement. Néanmoins, quelle que soit la manœuvre tentée, il ne parvenait pas à s'extraire de sa position. Il était toujours renvoyé à sa place à chacune de ses tentatives. Son voisin, portant une cape marron foncé dont la capuche lui recouvrait entièrement la tête et cachait son visage, se pencha à son oreille et lui murmura quelque chose. MacAsgaill pâlit à vue d’œil comme si La Mort, en personne, venait de lui parler. Il ouvrit la bouche pour répondre, avant de la refermer sans rien dire.

Esmelia ressentit la peur glaciale du scientifique et la haine vibrante de son sombre voisin. Le scientifique ne cessait de jeter des coups d’œil autour de lui. Son voisin posa une main qui se voulait rassurante sur son épaule, mais il n'en était rien. C'était une main humaine. Mais d'homme, il ne devait en avoir que l'apparence car elle sentait qu'il n'avait rien d'autre d'humain. Même son code génétique devait être différent. Un furtif instant, elle entrevit son visage et constata qu'il avait bien l'apparence d'un être humain...

La chose enfla dans sa poitrine au point d'en devenir douloureuse et de la faire suffoquer. Un instant, elle crut qu'elle allait perdre connaissance. L'air lui manquait... Elle rassembla toute son énergie pour rester consciente. Se pouvait-il que... Qu'enfin... Elle ne devait rien laisser paraître... Elle décida de reporter son attention sur le scientifique. À la tête qu'il faisait, il n'était pas à la fête. Il n'avait aucun moyen de s'échapper, et personne pour l'aider. Elle eut presque pitié de lui. Son interlocuteur releva brusquement la tête comme si quelque chose, ou quelqu'un, venait de le surprendre. Sa capuche glissa en arrière et découvrit son visage. Elle sentit son cœur s'emballer plus encore, prêt à s'extraire de sa poitrine. Elle sentait un engourdissement glacial la gagner. Son émotion était trop forte.

Simultanément, elle ressentit comme un déclic et une décharge électrique à l'arrière de son crâne. Le rythme de son cœur revint à la normale. Ses idées redevinrent claires. Mais la chose, dans sa poitrine, se gonfla comme un chat en colère. Enfin, elle l'avait trouvé...

Elle se sentit vidée de toute énergie. Il s'en fallait de peu pour qu’elle se laisse tomber au sol comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.

— Pas maintenant. Pas question d'abandonner maintenant !

Cette voix était la sienne. Avait-elle parlé tout haut ? Non. Personne n’avait réagi autour d’elle. Elle sentit la chaleur revenir dans son corps.

Cet homme... ou cet être qui se présentait sous l'apparence d'un être humain, elle l’aurait reconnu entre mille, ou un milliard d’individus si cela avait été nécessaire. Les traits de son visage anguleux et sa peau hâlée étaient ceux d’un homme habitué à vivre au grand air. Son visage était marqué de quelques rides profondes, et par une souffrance qu’elle ne lui reconnaissait pas. Ses cheveux sombres étaient coupés courts et parsemés de fils gris, comme son bouc qui épousait les lignes de sa mâchoire inférieure.


(Suite Chapitre 05.4)



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 05.4



Il avait vieilli, mais pas autant qu’un humain ordinaire. Il ne semblait pas avoir plus d’un demi-siècle. Pourtant, il n'aurait même pas dû vieillir... Les êtres comme lui ne vieillissaient pas. Pas à ce rythme... Les êtres comme lui pouvaient vivre plusieurs milliers d'années. À deux mille et quelques années, il ne paraissait avoir que trente ans, et un peu plus d'un siècle plus tard, il en paraissait… vingt de plus. Quelque chose n'allait pas de toute évidence. Le temps était-il aussi corruptible que l’espace ? Ou bien le dragon avait-il renié son immortalité ? Quel pacte avait-il conclu ? Pourquoi le mot dragon lui était-il venu à l'esprit ? Elle ne l'avait jamais rencontré, elle n'était pas supposée le connaître, et pourtant, elle l'avait reconnu et avait même le sentiment de savoir beaucoup de choses à son sujet...

Toutefois, il était différent de l'image qu'elle en gardait. Une image qui lui paraissait aussi réelle qu'un souvenir. Il était pourtant moins grand, moins fort, même s'il était de belle taille et large d’épaules. Il lui semblait aussi plus arrogant. Les bras croisés sur sa poitrine, il affichait l’assurance tranquille de l’homme qui avait toutes les cartes en main et l’attitude d’un homme formé au commandement. Elle ne le trouvait pas seulement bel homme, elle le trouvait surtout dangereux. Il dégageait une puissance propre aux grands fauves, aux prédateurs.

Son côté ténébreux et son élégance naturelle devaient sûrement attirer de nombreuses femmes dans ses bras et dans son lit. Elle devait bien avouer que quelque chose l'attirait chez lui, mais cela n'avait rien à voir avec un quelconque désir charnel. Elle ressentait, chez lui, une soif intense de pouvoir qui dépassait le simple désir d’assujettir un seul, ou un millier d’êtres vivants. Ce qu’il désirait ardemment, c’était gouverner des univers entiers… Non… Il voulait seulement qu’on croie que c'était ce qu'il souhaitait. Seulement. Il y avait autre chose… Tout cela, c’était l’arbre qui cachait la forêt… De l’esbroufe…

Si le pouvoir n'était pas ce qu'il recherchait, quelles ambitions nourrissait-il ? Cela entraverait-il ce pourquoi il était destiné ? Qu'est-ce qui pourrait le convaincre ? Qu'est-ce qui pourrait l'obliger à aller jusqu'au bout de sa route sans jamais en dévier et sauver ces univers, ces civilisations qui, sans lui, étaient condamnées ? Elle cherchait. Elle essayait de percevoir chez cet être le levier dont elle avait besoin... Elle essayait de rentrer dans sa tête... de trouver la faille... Elle ressentit un nouveau choc, violent, au fond de son crâne. Il était différent du précédent, néanmoins. C'était comme si on venait d'y fendre violemment une bûche. Le choc la fit claquer des dents. Il l'avait éjectée de sa tête. Dans le même temps, il lui avait semblé remarquer une douloureuse grimace sur le visage de l'homme. Cela avait été très rapide. Il avait baissé la tête. Il ne souhaitait pas que les individus autour de lui remarquent cet instant de faiblesse. La main qui n’avait pas quitté l'épaule du scientifique de l'AMSEVE s'était violemment crispée. Surpris, l'écossais grimaça de douleur.

Lorsque L’Étranger redressa la tête, son regard était impénétrable. Il fit le tour de l'assemblée, lentement, étudiant chaque individu. Il LA cherchait. Elle le devinait. Elle était entrée dans sa tête trop vite. Cela l'avait conduit plus profondément qu'elle ne l'avait souhaité. Elle avait agi imprudemment. Il l’avait sentie. Il l’avait sortie de sa tête avec une force et une facilité dont elle ne l’aurait jamais cru capable. Il avait dû s’entraîner durant des années. Aujourd’hui, il pouvait contrer des êtres comme elle. Des êtres entraînés et possédant à la fois force et finesse pour pénétrer les esprits et s’y agripper.

Belle Gueule II la saisit par le bras. Les deux vieillards qui la précédaient venaient d’être acquis sans grande conviction. Comme elle s'y était attendue, beaucoup d’acheteurs avaient quitté les lieux pour voir s’il n’y avait pas mieux ailleurs. BGII lui fit monter les quatre marches de l’estrade. Occupée par ses pensées, elle buta sur la dernière. Il la retint juste assez pour l'empêcher de tomber et la secoua pour lui faire reprendre ses esprits. Il devait la prendre pour une idiote, et les acheteurs potentiels n'avaient que faire d'une servante maladroite.

Son geste n’était pourtant pas passé inaperçu. Des rires avaient fusé autour de l'estrade. Ce n’était pas ce qu’elle souhaitait. Elle aurait préféré attirer l’attention du scientifique. Au lieu de cela, elle croisa le regard aussi perçant qu’une dague de son voisin. Elle mit toute son énergie à faire le vide dans son esprit à le remplacer par la peur et l'incompréhension d'une femme qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Il n'avait peut-être pas seulement appris à se protéger, mais aussi à lire dans les esprits... Elle ne sentit aucune intrusion. Il s’attarda à peine sur sa personne. Elle aurait pu s'en sentir vexée. Pourtant, durant ces quelques secondes, elle avait eu l’impression d’être transpercée par ce regard aussi sombre que les ténèbres. Elle n’avait pas ce souvenir, cette réminiscence ancestrale, de lui. Presque Cent-cinquante ans, c’était très long… Beaucoup de choses avaient pu lui arriver durant ces années, et le corrompre. Il n’était pas celui qu’elle pensait retrouver…

Il y avait de la souffrance en lui. Il la portait comme un talisman rassurant. Comme si, sans elle, il ne pouvait survivre... Survivre à quoi ? Elle se demanda quel genre de créature pouvait vivre ainsi ? Était-ce seulement une vie ? Sans la moindre résistance, attirée comme un aimant, elle était retournée aux abords de son esprit. Elle se retira avant qu’il la surprenne. Elle ignorait ce qu’un tel homme pouvait lui faire…

Les enchères commencèrent. Elle se sentit mal à l'aise d'en être l'objet, et en colère. Dire qu'une de ses ancêtres avait milité pour l'abolition de l'esclavage... Apparemment, seuls étaient restés les acheteurs les moins fortunés et ceux qui disposaient de leur temps.

Tous les enchérisseurs n’étaient pas antipathiques. Il y en avait un qui, en plus d’avoir une belle tête de satyre, semblait être un comique. Un autre, avec sa tête vaguement batracienne semblait plus bête que méchant. Un troisième, qui aurait pu être son frère jumeau, était impatient d’aller épancher sa soif, mais sa femme lui avait demandé d’acheter une nouvelle domestique. Il y en avait un, néanmoins, qui se détachait du lot. Un troisième humain. Elle s’étonna de ne pas l’avoir remarqué plutôt. Dans ce monde, il semblait que les humains fassent tout pour rester discrets. Celui-là semblait tout autant humain que MacAsgaill et L’Étranger, si ce n’était ses yeux…

Il était de taille moyenne, vêtu d’un manteau jaune orangé dont la capuche qui lui couvrait la tête faisait ressortir la couleur dorée de ses yeux, ainsi que ses boucles brunes. Son visage était blafard. En l’observant plus attentivement, elle remarqua la tristesse de son étrange regard… Tellement de tristesse qu’elle la sentit soudain s’abattre sur elle comme une mauvaise pluie. Il y avait aussi de la résignation. Ce type pouvait rendre un empathe ou un télépathe totalement dépressif.

En périphérie de sa vision, L’Étranger fit un mouvement sur le côté, forçant le scientifique à bouger lui aussi en le devançant. Ils quittaient les lieux. Si elle n’agissait pas maintenant, elle perdrait sa cible. Rien ne lui assurerait qu’elle le retrouverait facilement. Cela pourrait prendre des années ou des générations. Elle ne pouvait pas se le permettre. Le temps pressait. Elle ne devait pas l’oublier, pas plus qu’elle ne devait oublier qu’il n’accepterait pas facilement ses nouvelles responsabilités.

Il était temps de jouer ce tour qu’elle avait appris lorsqu’elle était adolescente. Pendant un temps, elle s'était amusée à perturber les prétendus magiciens, voyants, et même quelques arnaqueurs des rues pour les faire chanter contre quelques pièces de monnaies ou des renseignements, voire des objets dont son père avait besoin pour ses recherches... Ce tour allait lui servir encore une fois.
Elle se concentra sur le marchand, sur ses pensées… Elle ne les comprenait pas très clairement, mais à quoi d’autre pouvait-il penser à cet instant, sinon au meilleur prix qu’il pourrait tirer de sa personne… ou de sa vente toute entière.

Elle cria un chiffre, du moins elle l’espérait, sorti tout droit de cet esprit quasiment vide d’autres pensées que celles concernant la vente.

Elle le cria si rapidement que personne ne sembla remarquer qu’elle en était l’origine. Il y eut un moment de flottement durant lequel tous les regards se croisèrent furtivement. Du haut de son promontoire, elle se planta devant L’Étranger et son compagnon. Avec une hésitation étudiée, elle pointa l’index vers eux. Tous les regards convergèrent dans leur direction. Sentant qu’il était l’objet de toutes les attentions, L’Étranger regarda ses plus proches voisins qui baissèrent aussitôt la tête. Enfin, il se retourna vers elle. Elle eut toutes les peines du monde à affronter son regard aussi sombre que froid. Il savait. Il avait compris ce qu’elle venait de faire. Contrairement aux autres, il n’était pas dupe. Elle rassembla toutes ses forces, et surtout elle pensa à sa mission… et à ce qui arriverait si elle échouait. Tant d’efforts pour rien…


(Suite Chapitre 05.5)

Ce message a été modifié par Ihriae le Mardi 14 Novembre 2017 16h53



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 05.5



S’il avait deviné qu’elle était l’auteur de ce petit tour de passe-passe, avait-il entrevu d’autres choses à son sujet ? Avait-il compris ce qu’elle était, ce dont elle était capable ? Elle espérait avoir insufflé, dans tous les esprits, l’idée qu’il avait bien prononcé cette somme. Côté chiffres, elle y était peut-être allée un peu fort. Vu la tête que certains faisaient, cela devait être une sacrée fortune pour eux.

De toutes les personnes présentes, seul le scientifique ne semblait pas avoir compris ce qui venait de se passer. Il n’était pas stupide, mais il avait autre chose en tête.

D’ailleurs, qu’y avait-il donc à comprendre ? Qu’une somme probablement astronomique venait d’être proposée ? Que la "marchandise" venait de fixer son propre prix de vente ? Si seulement il pouvait se rendre compte que, tout comme lui, elle n’était pas de ce monde, qu'ils pouvaient être alliés. À ce sujet, elle regrettait l’absence de Kolya. À eux deux, ils auraient pu agir autrement. Mais Kolya avait refusé. Il n’avait aucun rôle à jouer dans cette histoire maintenant. Tout reposait sur ses épaules à elle, en ces instants. Ensuite, elle partagerait son fardeau. Mais dans l’immédiat, elle était seule.

Personne ne parlait. Le regard du marchand d’esclaves allait de L’Étranger à elle, et vice versa. Cette gymnastique lui demandait tellement d’efforts qu’il en vint à cligner des yeux. Il dut prendre une décision rapide et avantageuse pour sa partie, car, en parfait hypocrite, il déclara dans sa langue, que "l'Étranger" avait bien décrété le prix annoncé. Même si elle n’en comprenait pas un traître mot, l’intention et la réaction des individus qui les entouraient ne laissaient pas beaucoup de place à d’autres hypothèses. L’Étranger desserra les lèvres pour protester, mais guère plus. Il resta silencieux. Cependant, son regard ne révéla rien de bon à venir.

Plus que dangereux, elle ressentit alors combien "l'Étranger" était mortel. Son esprit était une fosse abyssale. Pour la première fois depuis très longtemps, elle ressentit la peur, et le risque de ne pas parvenir à son but. Malgré cela, elle hésita à peine un instant. Elle redressa le buste pour faire ressortir ses seins et remonta légèrement le jupon de la robe qu’on l’avait forcée à endosser pour laisser apparaître un peu plus que ses mollets. Elle lui adressa une œillade qui se voulait provocante, mais qui, elle le sentit aussitôt, fut aussi maladroite que tout le reste.

Les avances n’avaient jamais été à son avantage. Dans ce domaine, elle était plutôt du genre guerrier, et en général, les hommes s'en trouvaient déstabilisés. Son franc-parler faisait le reste et les incitaient à fuir, en général. D’un autre côté, ce n’était pas parce qu’un homme la détaillait des pieds à la tête, lui souriait, puis venait lui dire : « J’aime beaucoup vos yeux », tout en pensant « J’aime beaucoup vos seins » ou autre chose, qu’elle en tombait amoureuse, ou qu’elle se sentait pousser des ailes au point de lui sauter au cou, ou directement dans son lit. Pas du tout son genre.
Un autre surenchérit. C’était l’Homme Triste.

"L'Étranger" la regarda alors avec le sourire mauvais de celui qui s’en sort aux dépends d’un médiocre adversaire mais qui, en même temps, fait payer le sale tour qu'on vient de lui jouer publiquement. Elle avait raté son coup. Ou plutôt on le lui avait fait rater. Elle vit L’Étranger se désintéresser complètement d’elle et pousser le scientifique plus brutalement que la fois précédente. Il n’allait pas passer les meilleurs moments de sa vie dans les heures, ou les jours, à venir.

Quelle importance avait-il donc pour L’Étranger ? Était-ce parce qu’il était humain ? Elle en doutait. Les humanoïdes n’étaient pas si rares dans ce monde, apparemment. Qu’il soit un terrien pouvait être une raison plus probable. Mais il y avait autre chose… Quelque chose qu’il cachait… Elle le sentit. Quelque chose de précieux… Elle s’enfonça un peu plus dans l’esprit du terrien… Il pensait à des carnets et à des cartes. Il les avait sur lui… Il pensait que L’Étranger le savait, et les convoitait. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas les lui donner. Elles étaient trop essentielles. Essentielle pour quoi ? Quelle importance pouvait avoir des cartes et des notes ? Elle réfléchissait. Rien n’était dû au hasard. Et si cela concernait L’Occulteur de Mondes ? Elle voulait en avoir le cœur net en regardant à nouveau à l’intérieur de l’esprit de L’Étranger.

Il eut une brève hésitation. Il secoua la tête, comme pour en chasser une mouche. Elle se retira aussitôt de son esprit. Elle n’avait pourtant fait que l’effleurer. Cela avait été si facile. Les intrusions pouvaient être rapides et brutales sans que l’on ait le temps de les ralentir. Cette fois, elle avait été si rapide qu’il n’avait pas eu le temps de l’éjecter hors de sa tête. Elle sentit qu’elle l'avait déstabilisé, cependant.

"L'Étranger" et le soldat quittèrent le premier rang. Esmelia reporta son attention sur l’Homme Triste et mesura rapidement les possibilités de l’utiliser pour accomplir sa mission.

Une troisième voix, masculine, surenchérit. Ses intonations pointues et brutales firent s’arrêter net l'Étranger. Elle sentit une vague de haine le submerger. Il se retourna, cherchant d'un regard meurtrier le propriétaire de cette voix. Empoignant son compagnon, qui devint clairement son prisonnier, par l’épaule et le forçant à le suivre, il revint sur ses pas.



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Coucou, toujours un plaisir de lire ta plume. Je n'ai pas encore terminé de lire les premiers chapitres sur le multivers (que je continue de consulter de temps en temps, notamment pour OdP première version), j'ai donc pas mal de chapitres à lire et relire avant de pouvoir rendre un avis véritablement constructif.

Je lirai donc cette version-ci avec une plus grande curiosité encore ! smile.gif

Ce message a été modifié par Blackeagle le Mardi 14 Novembre 2017 19h00



Il n'y a que deux erreurs que l'on puisse commettre sur le chemin de la Vérité : ne pas aller jusqu'au bout, et ne pas s'y engager.
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Merci,

Et c'est aussi pour un plaisir pour moi de revenir par ici publier L'Origine de nos peurs qui, je l'espère, plaira au moins autant que l'ancien OdP et vous retrouver.

Pas de précipitation dans la lecture car je pense que le texte ne bougera pas de place avant un bon moment. De plus, arrivant vers la fin de sa réécriture, j'ai une une vue d'ensemble de cette première partie de récit, et en fonction de l'évolution des personnages et du récit, je me permets d'apporter quelques modifications dans les différents chapitres afin de combler les lacunes dans les relations entre les personnages, d'éclaircir quelques points du récit et d'apporter quelques précisions dans les descriptions des personnages ou des lieux (et rien ne vous empêche de me faire des remarques sur ces différents aspects du récit. Au contraire, j'apprécierai, et j'y réfléchirai).

C'est finalement tous les avantages d'une publication "dématérialisée", le récit n'est pas statique. Cela dit, à un moment, il faudra tout de même que j'y mette un point final, autrement nous serons tous morts de vieillesse, moi avant d'en avoir achevé l'écriture, vous avant d'en avoir terminé la lecture !!



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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 06.1


XXIème siècle. 13 janvier.

Songin éclata de rire. L'histoire de Nayi était vraiment excellente. Siah avait l'air d'apprécier elle aussi. La jeune femme était toujours bon public lorsqu'il s'agissait de Nayi. Heureusement, elle n'intéressait pas Nayi. Du moins, il le supposait puisqu'elle passait beaucoup de temps avec Taisne. Cela semblait sérieux entre eux. Les parents de Siah avaient invité le jeune homme à partager leur déjeuner dominical. Cela signifiait qu'ils acceptaient que leur fille et lui se fréquentent... Cela ne le réjouissait pas du tout. Si, au moins, il pouvait trouver le moyen de lui dire qu'il l'aimait depuis leur toute première rencontre... Bien avant que Taisne n'apparaisse dans leur univers totalement coupé du monde extérieur et de ses interactions nocives.

Taisne était avec les autres, à la récolte. L'automne approchait et la moisson touchait à sa fin. La paille était ficelée et les bottes entassées dans l'un des quatre bâtiments situés au centre du village communautaire. Une partie du grain était stockée au nouveau moulin, l'autre dans les silos, pour l'hiver. Ils travaillaient toujours à l'ancienne. Tout le travail avait été fait à la main. Pas question d'utiliser ces monstres vrombissants qui avaient remplacé les chevaux et les bœufs à la fin de la guerre et qui sillonnaient désormais les campagnes belges. C'était encore une règle. Les chevaux lourds tiraient la charrette déjà pleine à ras-bord. Ils le feraient encore durant des années... Une autre, prête à être remplie, la suivait. Il y devait y avoir une soixantaine de personnes en activité, hommes, femmes et enfants. Pratiquement toute la Communauté. Normal, c'était le dernier champ. On gardait celui qui était le plus proche du village pour les derniers jours de moisson.

La récolte avait été difficile et longue à cause de la chaleur inhabituelle cette année. Ils auraient été plus vite avec un tracteur. Mais c'était interdit. Ils avaient choisi de vivre en dehors du temps et refusaient tout ce qui allait à l'encontre de leurs convictions. L'avantage, c'était qu'ils pouvaient désormais acquérir des charrettes à bœufs pour une bouchée de pain depuis que les agriculteurs du pays, et ceux des pays voisins s'étaient mis à l'agriculture moderne.

Joast avait édicté les règles de leur communauté. Il en était le créateur. D'après lui, le travail faisait partie de la vie. Un homme sans travail était beaucoup plus malheureux qu'un homme qui travaillait très durement. Le travail permettait de subvenir à ses propres besoins et à ceux de la Communauté. Plus il était difficile, plus il permettait d'apprécier les bons moments de la vie, répétait Joast. Il avait raison. Il y avait vraiment de bons moments... comme celui qu'il vivait en ce moment... tout près de Siah... presqu'à la toucher...

La Communauté avait sa propre école, son église. Du moins, si l'on pouvait parler d'église à propos d'une sorte de temple à ciel ouvert et d'une religion qui vénérait une étoile que l'on ne pouvait pas voir, nommée Seïntoka. Comme à l'école, on y parlait une langue propre à la communauté. Ce qui ne les empêchait pas d'apprendre aussi le français, l'allemand et l'anglais. Joast disait qu'il valait mieux savoir parler plusieurs langues en ce monde. Lui, il en parlait beaucoup. La Communauté avait aussi ses fêtes, comme celle de ce soir. La moisson se terminerait en fin de journée, et une grande fête réunirait tous les membres de la Communauté. Elle durerait une partie de la nuit. Ils allaient pouvoir s'amuser après ces nombreuses et longues journées de labeur. Si au moins cela lui donnait le courage de parler à Siah à un moment où ils ne seraient que tous les deux, sans ses frères, sans Nayi, et surtout sans Taisne.

Parce qu'il était son meilleur ami, Nayi savait qu'il avait un faible pour Siah. Il s'employait à tout faire pour qu'il lui avoue ses sentiments. Mais il avait un gros défaut : il ne savait pas quand il fallait les laisser seuls. De toutes les façons, Siah n'avait pas le droit de rester seule avec un garçon. Mais avec deux, c'était possible. C’était une des règles bizarres du fameux Livre des Lois. Certains l'appelaient discrètement Le Livre de Joast, car il en était le principal auteur. Peut-être l'unique. Il n'était pas évident que quelqu'un d'autre ait eu le droit d'édicter la moindre des règles de la Communauté. Nayi et lui avaient du mal à accepter certaines de ces règles. Ils en parlaient entre eux, mais jamais ils ne s'étaient senti le droit d'exprimer leurs doutes tout haut à qui que ce soit. C'était ce qui les avait rapprochés. Mais ce n'était pas l'unique sujet qui les liait, ni le principal. Ils étaient comme deux frères.

Siah, Nayi et lui avaient une heure de pause pour déjeuner et se reposer un peu. Il devait encore leur rester une vingtaine de minutes pour en profiter. Ensuite, ils retourneraient au travail. Ils n'avaient pas suivi ceux de leur groupe qui étaient partis se baigner à la rivière, dans la forêt. Ils avaient préféré la fraîcheur ombragée de sa lisière et les bonnes histoires de Nayi. Sa dernière histoire concernait la vieille Iethe persuadée que les russes l'espionnaient. D'après elle, "Les Rouges" avaient posé un micro dans le cabinet d'aisances qui se trouvait au fond de son jardin et elle n'en démordait pas depuis le jour où elle y avait entendu des voix qui parlaient dans une langue qu'elle ne connaissait pas. Mais elle jurait que c'était du russe. Elle avait été tellement surprise qu'elle en avait perdu son dentier... Elle avait demandé de l'aide à ses voisins, parmi lesquels Joast qui l'avait réprimandée pour avoir conservé un objet moderne, interdit par le Livre des Lois...

Ils avaient bien rigolé de cette histoire. Il se demandait si la sienne serait aussi bonne. Il n'avait pas le talent de conteur de Nayi.
— Il y a un peu moins d'une semaine... Je rentrais chez moi, après mon travail au champ de La Donne. Alors que je traversais la forêt...

D'un vague geste, il montra la forêt qui se trouvait derrière ses deux camarades.
— J'ai entendu des bruits... des bruits très étranges. Zimm bing, zimm bing, Tonk... Zimm bing bing...

Il le répéta plusieurs fois pour que cela s'imprime dans leur esprit.
— C'est un drôle de bruit, confirma Nayi.
— Je ne connais rien qui produise ce genre de bruit, ajouta Siah. On dirait un son venu d'ailleurs... De l'espace, peut-être...

Il trouvait cela absurde. L'espace n'était que silence.

Mais l'intérêt de Siah était un encouragement. Nayi le lui confirma d'un discret clin d'œil. Cela aurait pu être le moment d'embrayer sur quelque chose de plus personnel. Au lieu de cela, il poursuivit son histoire comme si elle n'avait rien dit.
— Ce n'était pas le bruit le plus... bizarre... Pas seulement...

Nayi leva les yeux au ciel. Il retint un soupir de découragement.
Évidemment, il avait bien compris : il venait de rater une occasion. Nayi n'avait pas besoin d'insister en fronçant les yeux.

Prenant sur lui, il poursuivit :
— Non, le plus étrange, c'était ce rectangle d'eau en plein milieu de la forêt... J'ai failli tomber dedans.
Siah eut un rire moqueur.
— Cela n'a rien d'étrange un trou d'eau dans la forêt.
— Sauf que celui-là, je ne l'avais encore jamais vu. On connaît tous très bien la forêt, et je suis certain de ne l'avoir jamais vu. Je l'ai cherché le lendemain... et les jours suivants jusqu'à hier soir... et j'ai fini par le retrouver parce que le bruit était plus fort... durant une dizaine de minutes peut-être. Après, le silence est revenu... Comme je ne pouvais pas rester plus longtemps, j'ai mis des repères pour le retrouver facilement. Pourtant, ce matin, ils avaient tous disparu...
— Peut-être que quelqu'un a trouvé cela plus bizarre que ton trou d'eau au milieu de la forêt et les a retirés, suggéra Siah avec sérieux.

Il secoua la tête. Cette explication ne lui semblait pas du tout plausible.
— Ce n'était pas un trou d'eau d'ordinaire... comme je l'ai déjà dit. Chaque côté opposé était de la même longueur. Les rebords étaient bombés, avec exactement la même inclinaison, et l'herbe était coupée à même hauteur. Exactement à même hauteur sur tout le pourtour. J'en suis certain... On aurait dit que c'était quelque chose qui avait été enterré, et la mousse, l'herbe l'auraient recouvert avec le temps.
— C'est quoi ça ?

Nayi n'avait pas cessé de regarder le ciel en fronçant les yeux. Qu'est-ce qui lui prenait ? Cherchait-il à saboter son histoire ? Il n'était pas bon conteur, mais quand même ce n'était pas vraiment le moment de faire le malin. Pourtant quelque chose dans l'expression de Nayi l'incita à lever la tête lui aussi en direction du ciel. Un magnifique ciel bleu sans nuage, avec un point noir qui grossissait à vue d'œil et se dirigeait...

— On dirait un shirim, souffla Siah, incrédule.
— Un quoi ?


(Suite Chapitre 06.2)

Ce message a été modifié par Ihriae le Vendredi 08 Décembre 2017 09h39



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 06.2



Elle sembla ne pas l'entendre et ajouta aussitôt, d'une voix sans expression :
— Ça tombe sur nous.

Il lui fallut quelques secondes pour rassembler ses idées. Elle avait raison. Le point noir grossissait à vue d'œil. Il ressemblait de plus en plus furieusement à un sous-marin tombant tête la première sur eux. Il n'avait jamais vu de sous-marin en vrai, seulement des illustrations dans de vieilles revues datant de la guerre. Mais là, ce n'était pas du tout l'idée qu'il se faisait d'un sous-marin. Les sous-marins n'étaient pas supposés voler, encore moins piquer en direction de la Terre, et précisément sur un coin perdu de la Belgique. Une bombe, alors ? Personne ne pouvait construire des bombes de cette taille-là... Aucun avion ne serait capable de les transporter. Un shirim ? C'était quoi un shirim ? Il aurait bien aimé le demander à Siah mais elle courait en direction des charrettes en criant quelque chose dans la langue de leur communauté. Quelque chose qu'il ne parvint pas à entendre à cause du sifflement dans ses oreilles.

Il leva la tête vers le monstre d'un noir d'encre... Une idée bizarre lui vint soudain à l'esprit... Cette chose n'était pas de conception humaine. Elle venait de l'espace... Non, c'était impossible. N'importe quel objet provenant de l'espace se serait enflammé en entrant dans l'atmosphère terrestre. C'était ce que le professeur Tuong affirmait quand il soutenait que tout ce l'homme envoyait dans le ciel et au-delà finirait par retomber. Tuong était fondamentalement convaincu que cela annonçait l'extinction prochaine de l'homme. Comme pour les dinosaures en leur temps. Si ce n'était pas le choc, les poussières et les cendres saturant l'air, alors ce serait les radiations qui tueraient les hommes et tout ce qui vivait sur la planète.

Comme Joast, le professeur Tuong détestait le progrès. Il disait que ce n'était que de la science sans conscience entre les mains de créatures qui n'étaient encore que des enfants. Ils n'avaient pas créé la Communauté seulement pour fuir un monde qui avait inventé la bombe atomique et quelques autres atrocités du même genre. Ils refusaient d'y participer, d'en être les marionnettes. Pour les adultes, tout ce qui venait du monde extérieur était désormais banni jusqu'au moindre souvenir, jusqu'au nom qui le désignait... C'était sans doute pour cela qu'ils avaient inventé leur propre langage. Ils s'étaient volontairement extraits d'un monde qui ne les comprenait pas pour en créer un autre... Mais quelque chose allait y faire une intrusion bien plus terrible que tout ce qu'ils auraient pu imaginer.

Le bruit devenait de plus en plus insoutenable. Puis il disparut brutalement quelques instants pour être remplacé par d'autres plus terribles encore. Plus tard, il s'en souviendrait comme si cette chose avait réussi à percer l'écorce de la Terre pour pénétrer dans ses entrailles. Presque aussitôt, il y eut la déflagration et le souffle qui les soulevèrent du sol, très haut. Il n'arrivait plus à voir Siah... Il chercha Nayi, en vain. En fait, il ne pouvait plus rien voir à cause de la poussière et de la terre qui avait été soulevées... et de la fumée. Une fumée tellement âcre qu'elle semblait lui brûler la peau, la chair, les poumons... Il se rendit compte que lui non plus ne touchait plus le sol...

Il retomba lourdement comme les milliards de débris autour de lui... Tout ce qui tenait debout, vivait quelques instants plus tôt avait été transformé, arraché, broyé... Il suffoqua, toussa, cracha... Il eut envie de vomir, mais rien ne vint. Il ne ressentit que la douleur partout dans son corps, le sang dans sa bouche et la chair brûlée.

À peine conscient, il regarda en direction du village... Il ne voyait plus les charrettes, ni ses compagnons, ni Siah et Nayi... La forme noire, au-delà des débris et de la fumée, occupait son champ de vision. La chose était tombée sur ses compagnons... ses amis... sa famille... et le choc avait tout détruit. Du village, il ne restait que des ruines... La chose, sombre, oblongue et monstrueusement grande émit une longue plainte grinçante, et bascula sur le côté, écrasant ce qui restait du village sous son poids... Il perdit conscience lorsque ce second choc le souleva du sol à nouveau...



XXIème siècle. 09 mars.

Paul Ryan referma le dossier. C’était un épais dossier qui, en plus de ce "témoignage" contenait des photos, des dessins, des notes manuscrites, d’autres imprimées par d’antiques machines. S'il avait lu ça une dizaine d’années plus tôt, il en aurait sûrement rigolé, mais aujourd’hui, il ne savait pas comment le prendre. S’il s’agissait d’une mystification, alors elle était bien mieux construite que la plupart de celles qu’il avait pu démonter jusqu’à ce jour. En la lisant, il avait été entraîné dans cette histoire comme s’il s’était retrouvé parmi ces gens, Songin, Nayi, Siah. C'était comme s’il avait vu de ses propres yeux cette chose, ce Léviathan, tomber du ciel. Si cette une histoire était vraie, peu de personnes devaient être au courant.

Pourtant, connaître les secrets de ce monde, et plus encore ceux des gens qui y tenaient un rôle important, avait longtemps été son job. Un job qui lui avait rapporté pas mal d'argent et offert quelques bonnes montées d'adrénaline. Certains secrets étaient mieux gardés que la Maison Blanche. Mais aucun ne lui avait résisté... Un paradoxe pour quelqu'un qui ne connaissait pas les secrets de son propre père. Était-ce en réaction aux silences de son paternel, de sa "double vie", qu’il avait choisi cette voie ? En tous les cas, c’était aussi ce qui l’avait définitivement fâché avec Max. Ça et les moyens dont il usait pour obtenir ces secrets ? Pourtant, dans ce domaine, Max restait son meilleur professeur.

Max était quelqu’un de méticuleux. Il ne laissait jamais rien passer. Physiquement, le père et le fils se ressemblaient : à peu près la même taille, même si avec l’âge Max était devenu plus trapu. Ils avaient cette même blondeur, ce même regard bleu azur, et ce même sourire franc dont personne ne se méfiait au premier abord. Mais la liste des ressemblances s’arrêtait là. Max était un militaire dans l’âme et dans le cœur, un ranger. Lui, il détestait tout ce qui avait un rapport avec l’armée et tout ce qui pouvait lui mettre un fil à la patte. Son unique engagement, à l'époque, c’était auprès d’une OMG écologiste. Il œuvrait encore pour elle, de temps à autres. Parfois, hors du terrain, lorsqu’il s’agissait de militer contre l’installation d’une plate-forme pétrolière ou contre la déforestation d’une région normalement protégée, ou encore lorsqu’il s’agissait de protéger telle ou telle espèce animale en danger. Souvent sur le terrain, il hésitait rarement à participer à des chasses ou à des pêches dont l’enjeu était de capturer un maximum d’animaux – Loups, ours blancs, requins ou autres – pour les répertorier dans une base de données internationales. On en profitait pour leur poser une sorte balise de reconnaissance et de localisation avant de les relâcher dans leur milieu naturel. Il le faisait autant pour la protection des espèces que pour les montées d’adrénaline que cela lui procure. Il était accro à l’adrénaline. C’était pour cela qu’il pratiquait des sports extrêmes de toutes sortes. Il montait d’ailleurs régulièrement des projets avec des équipementiers sportifs. Il voulait sans cesse repousser ses propres limites.

Max était du genre réfléchi, lui plutôt le type qui fonçait dans le tas. Il avait toujours eu ce besoin d’émotions fortes comme si cela devait prouver qu’il était bien vivant, et non l’un de ces automates effectuant jour après jour les mêmes gestes, du lever au coucher. Il n’était pas fait pour une vie métro-boulot-dodo, se marier, avoir une famille tranquille, un travail de bureau, une grande maison, une voiture ou deux… Sauf si c’était des voitures de collection, et des sportives. Il en avait déjà cinq. La seule concession à ses règles de vie, finalement, c'était son fils. Un fils qui avait fait de lui un père responsable, et pour rien au monde il ne l’abandonnerait. Ce fils l’avait rendu plus sage dans ses actes. Ses exploits étaient toujours méticuleusement préparés. Il ne laissait aucune place au hasard ou au danger.

Il prit un second dossier dans un des cartons posés à même le sol. Il se trouvait parmi les dossiers des années dix-neuf-cent-quatre-vingt-dix. Ils étaient classés par ordre chronologique, mais celui-ci était plus ancien. D’après les photos qu’il contenait, il avait sans doute été constitué à la fin des années cinquante ou au début des années soixante. Ce n’était pas le genre de Max d'être désordonné. Qu’avait-il donc de particulier ce dossier ?

Max avait fait son bureau secret d’un bunker enterré dans une réserve naturelle. Il y avait des dizaines d'autres cartons rangés sur des étagères d’atelier. Vu la quantité, et le temps qu’il avait dû y passer, ce n’était pas juste une marotte. Cela ne lui était pas non plus venu sur le tard, et cela semblait même être de famille. Il avait trouvé les notes d’un certain Henry Ryan. Il ne connaissait rien de la famille de son père, mais il y avait fort à parier qu'il s'agissait du père ou d'un frère de son père…


(Suite Chapitre 06.3)

Ce message a été modifié par Ihriae le Mardi 21 Novembre 2017 09h03



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 06.3


Ce n’était pas le travail de toute une vie, mais de plusieurs. Max avait été jusqu’à se rendre dans un asile psychiatrique, dans une ville perdue de Sibérie. Il y avait interrogé le seul survivant d’une catastrophe sans nom qui avait eu lieu en Belgique quelques années après la guerre. Max avait tout consigné par écrit. Agrafé aux feuillets, il y avait un article de journal daté du lendemain de l’événement. Il parlait de la découverte d'un chargement de bombes non désamorcées, reliquat de la guerre, par des locaux. Il aurait été abandonné par l'armée allemande alors en pleine débâcle. À la suite d’une mauvaise manipulation, elles avaient explosé. Il y avait eu des dégâts considérables sur un rayon de plusieurs kilomètres. Tout un village avait été détruit. Les autorités en charge de l'accident avaient dénombré cent-deux victimes... dont un seul survivant.

Ce jour de septembre 1968, la déflagration avait été ressentie jusqu'aux villes les plus proches, pourtant situées à une dizaine de kilomètres du lieu de l'explosion : impact sonore, tremblement de terre, vitres brisées, coupures d'eau et d'électricité, et quelques blessés.

Cette histoire de bombes qui auraient accidentellement explosé était un écran de fumée que Max avait tenté de dissiper de toute évidence. Paul ne pouvait oublier la photo de l’unique témoin, cet homme dont il venait de lire le récit. L'image s’était imprimée dans son esprit et y resterait probablement très longtemps. Elle montrait un homme assis dans un fauteuil roulant. L’homme portait une simple blouse blanche qui le faisait paraître décharné. Les manches courtes laissaient voir ses bras nus, brûlés, comme son visage et ses jambes, comme tout le reste de son corps sans doute. Il semblait n’avoir plus de nez, ni d’oreilles. Sa bouche n’était plus qu’un trou béant. En fait, il était plus ou moins le portrait de Voldemort dans les films Harry Potter. Mais cet homme était réel, ou l'avait été. Ce qu'il avait vécu dépassait l'entendement. À un point tel qu'il avait peut-être travesti une partie de la vérité pour la rendre plus supportable. Par deux fois au moins, il avait vaincu la Mort : le jour de la catastrophe, et les semaines, les mois, les années qui avaient suivi et durant lesquelles il avait dû lutter contre d'inimaginables souffrances. Paul se demanda ce que pouvait bien valoir une pierre philosophale pour un homme qui n'en avait presque plus l'apparence et que l'on avait caché aux yeux du monde dans l'un des endroits les plus hostiles de la planète. Enfin, l’homme n’avait plus de pieds et ses mains ressemblaient à des pinces de crabe… à cause de la chaleur très intense produite par l'explosion, probablement…

Compte-tenu de ce qu'il venait de lire, il ne voyait que cette explication. Il ne voulait pas imaginer les souffrances de cet homme. Il était naturellement trop enclin à l'empathie. Pour s'en préserver, il devait garder une certaine distance. Ce qui l’étonnait vraiment, c’était qu'un citoyen belge se soit retrouvé enfermé dans un asile sibérien. Ce qui l’étonnait encore plus, c’était que le témoignage qu’il avait lu n’était pas celui d’un cinglé. Plus surprenant enfin, Max était allé là-bas, en plein milieu des années soixante-dix, au risque de sa liberté, voire de sa vie, pour recueillir le témoignage de cet homme.

Il se décida à ouvrir le second dossier qu'il tenait entre ses mains. Il était assez épais. Plus que le précédent. Et comme celui-ci, il contenait des articles de journaux, des rapports tapés à la machine à écrire, des notes écrites de la main de son père, probablement, et des photographies. Il tourna les premières pages sans grand intérêt. Lorsqu’il arriva à la quatrième, son cœur se souleva. Une photo, en noir et blanc prise dans un club… Sûrement dans les années cinquante. Une pièce de son propre passé… de celui de son père. C’était une photo de paparazzi, plutôt bien prise. Elle montrait une femme aux cheveux courts, blonde, taille moyenne et mince. Elle portait une tenue de scène qui ne laissait pas beaucoup de place à l’imagination. Pas plus que ses relations probables avec l’un, ou plusieurs, de ces hommes qui posaient avec elle sur la photo. Ils étaient quatre et devaient avoir entre vingt-cinq et trente-cinq ans environ. Deux d’entre eux la collaient littéralement, un bras autour de sa taille. Un geste de camaraderie aujourd’hui, dont la signification était toute autre à l’époque.

La photographie suivante montrait la même jeune femme, mince, vêtue d’un tailleur clair. Elle était maquillée juste ce qu’il fallait afin de passer pour une petite dactylo de Province. Ce qu’elle avait pu être à l’origine. Pourtant la photo était postérieure à la précédente. La première était datée de mai 1963, la deuxième de novembre 1963. Impossible de savoir où celle-ci avait été prise. Le cadre était serré et le fond gris laissait supposer qu’elle se trouvait dans un bureau. Sur cette photo, la jeune femme dégageait une impression de douceur, et même de timidité. Son regard, pourtant, n’avait rien de celui d’une biche effarouchée. Au contraire, Paul avait toujours eu le sentiment qu’il y avait de la détermination. Il connaissait bien cette photo pour l’avoir vue, lorsqu’il était enfant, dans les affaires de son père. Il ne s’en séparait que très rarement… Il n’avait pas besoin de chercher dans le reste du dossier l’identité de cette fille, ni même ce qu’elle était devenue. Sur la photo, elle devait avoir dix-sept ans... et il n'avait jamais pu l'oublier.

Elle s’appelait Marie-Louise Dickson. C’était une call-girl vivant à Washington DC au début des années soixante. Elle avait brusquement disparu de la circulation en novembre dix-neuf-cent-soixante-trois, quelques jours avant l’assassinat de Kennedy. Non qu’il y ait une relation entre les deux affaires. Il parcourut rapidement le dossier par acquis de conscience, mais il n'en trouva pas au premier regard. Hormis le fait qu’elle ressemblait vaguement à Marilyn Monroe. L'assassinat du Président des États-Unis avait occulté la disparition de Dickson, ainsi que les décès accidentels de trois des hommes se trouvant sur la photographie. Tous les trois étaient morts la même année, entre juin et octobre. Max avait apposé des notes derrière la photo, derrière chacun des hommes, tous des scientifiques. Jacob Ethel était décédé dans un accident de voiture, Winter Haaksen était mort dans le crash en mer de l’avion qui le ramenait dans le nord de l’Europe, Joseph Brightman avait été renversé par une voiture, non retrouvée, alors qu’il traversait une route. Enfin, Aidan Curtis avait disparu sans laisser de traces, avec femme et enfants. Toutes les personnes, sur la photo de groupe, étaient donc mortes ou disparues. Paul n’avait jamais cru aux coïncidences. Max non plus apparemment.

D’autant que l’histoire ne s’arrêtait pas là.

En dix-neuf-cent-quatre-vingt-sept, les restes d’un corps humain avaient été retrouvés dans la cave d’une vieille maison de la banlieue de New York lorsque ses nouveaux propriétaires avaient voulu effectuer quelques travaux. La police avait découvert que, parmi les précédents propriétaires figuraient Thomas et Louise Dickson, les parents de la jeune Marie-Louise. Ils étaient décédés quelques mois avant la disparition de leur fille. Quelques semaines après, la jeune fille, sans autre possession que cette maison, s’était retrouvée à Washington à danser dans un cabaret. Elle avait mis peu de temps à accéder au statut de call-girl. Elle avait même atteint le sommet. Il fallait croire que la jeune fille n’était pas totalement sans ressources. Ou prête à tout pour protéger et conserver le seul bien légué par ses parents. La maison avait été vendue après la disparition de Marie-Louise et aucun des propriétaires qui s’y étaient succédé, n’avaient eu la moindre idée de ce que pouvait cacher la dalle de son sous-sol, jusqu'aux derniers... Le corps retrouvé avait été identifié comme étant celui de Marie-Louise. La pauvre fille reposait depuis plus de cinquante ans dans les fondations de la maison qui l'avait vue naître, grandir et, peut-être, mourir. C'était la cachette idéale pour son assassin. À l’époque, si la police avait fouillé la bâtisse, elle ne s'était pas inquiétée outre mesure d'une dalle récemment construite au sous-sol.

Le dossier concernant le meurtre de Marie-Louise Dickson avait atterri sur le bureau d’un inspecteur de police en pleine ascension professionnelle : l’inspecteur Maxwell Ryan. Il était alors l’époux d’une infirmière, et le père d’un petit garçon de sept ans. Lui et son collègue, un vieux briscard nommé Philip Austin, avaient la réputation d’être des agents particulièrement tenaces. Ils ne lâchaient jamais une affaire sans l’avoir résolue. Celle-là leur avait beaucoup coûté à tous les deux. Paul avait entendu dire que Philip avait sombré dans l’alcool. Pour Max, cela avait d’abord été ses relations avec son épouse qui s’étaient détériorées. Cela avait abouti à la fin de son mariage et à son éloignement du foyer familial. Puis, cela lui avait détruit sa carrière professionnelle. Paul n’avait plus revu son père après cela. Tout juste avait-il appris par hasard qu’il avait réintégré l’armée, mais sans en être bien certain.

Il avait grandi sans Max. Sa mère s’était remariée quelques années plus tard et Max avait fini par disparaître de ses souvenirs… Du moins, il avait fait comme si. Toutefois, Paul était le premier à reconnaître que les apparences qu’il laissait voir, à l’instar de son père, étaient trompeuses.
Au moins, il avait retenu la leçon, et il n’était pas devenu ce genre de père. Son fils, Leo savait exactement ce qu’il faisait, et tout le temps libre qu’il avait, il le lui consacrait. Lorsqu’il voyageait d’un continent à l’autre, pour accomplir ses exploits sportifs, Leo l’accompagnait souvent. Rares étaient les longues périodes durant lesquelles ils étaient séparés. Son enfant était un don du ciel. Jusqu’à sa naissance, il ignorait qu’on pouvait autant aimer. Si les choses avaient été légèrement différentes, il aurait pu ne jamais le connaître, ni même savoir qu’il avait un fils. Cela lui semblait impossible à imaginer, et même insupportable.

Jenny, sa mère n’avait été qu’une conquête de quelques semaines parmi d’autres au cours d’une période d’inconscience qu’il ne tenait pas particulièrement à revivre. Mais il ne la regrettait pas grâce à Leo. Environ six mois après la naissance de l’enfant, elle lui avait laissé un simple message sur le répondeur de son téléphone pour lui dire qu’il en était le père. Il s’était bien sûr posé la question de savoir si Leo était vraiment son fils ou s’il s’agissait juste d’obtenir une pension alimentaire. Mais Jen avait juré que ce n’était pas le motif de sa démarche. Les informations qu’elle lui avait faites parvenir Jen, les jours suivants, avaient confirmé sa paternité car Leo possédait la même anomalie génétique que lui. À ceci près qu’il n’était pas physiquement insensible à la douleur. L’anomalie s’était déclarée différemment et touchait tous ses sens, de manière aléatoire, totalement incompréhensible. Il pouvait se réveiller un matin sourd et aveugle, un autre sourd et ne plus rien ressentir au toucher, et un troisième sans odorat ni goût. C’était une situation d’autant plus difficile pour sa mère qu’elle ne se sentait pas prête à élever un enfant. Sa famille ne le souhaitait pas non plus. Il avait donc reconnu l’enfant. Elle lui en avait laissé la garde totale. Néanmoins, elle avait accepté de ne pas être totalement absente de la vie de Leo. Elle avait toujours tenu parole. Même lorsque les choses s’étaient compliquées. Le pédiatre qui s'occupait de Leo leur avait annoncé très tôt qu'il ne parlerait sans doute jamais.


(Suite Chapitre 06.4)

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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 06.4


Malgré la lourdeur de son handicap, Leo avait grandi comme presque tous les enfants de son âge. Il avait suivi une scolarité adaptée dans une école spécialisée, puis à domicile. Il excellait dans tout ce qui demandait une profonde concentration et de la minutie. Sa grande passion, c'était l'espace. Il rêvait de devenir astronaute. Il était néanmoins conscient que cela ne s'était jamais vu pour quelqu'un comme lui. Cela ne l'avait pas découragé pour autant. Il voulait être le premier. En attendant, il avait commencé des études de médecine. Certes pas pour devenir chirurgien mais, pourquoi pas, infirmier.

Paul était fier de Leo et avait beaucoup de mal à le cacher. Son fils était devenu un jeune homme de vingt ans, très intelligent, parfaitement équilibré et heureux de vivre.

Il n’avait jamais parlé de son fils à Max… Peut-être parce que celui-ci ne lui avait jamais dit qu’il avait une sœur qui avait pratiquement son âge. Ce qui signifiait qu’à l’époque où ses parents étaient encore mariés et apparemment heureux, Max menait déjà une autre vie, en parallèle. L’adage qui disait "tel père tel fils" était on en peut plus faux. Il n’y avait pas plus différent que son père et lui.

Il lui avait quand même fallu du temps pour comprendre que cette Marie-Louise Dickens, morte depuis plus de deux décennies, n'était pas responsable de la destruction de sa famille. D’une autre manière, comme lui, elle avait été victime d’un monde qui n’avait eu aucune pitié pour les êtres isolés, faibles et abandonnés. Au moins, lui, il s’en était plutôt bien tiré avec la vie, même s’il avait frôlé la mort à plusieurs reprises à cause de son inconscience. Mais pour son fils, il avait toujours su trouver la juste limite. Quant à cette pauvre Marie-Louise Dickson. Même vingt ans après sa disparition, la presse n’avait eu de cesse de la traîner dans la boue. Dans les articles, ce n’était pas de la danseuse de cabaret dont il était question, ni de la call-girl, mais d’une vulgaire prostituée. Certes, elle dansait, certes, elle vendait son corps à des hommes très riches, parfois célèbres. Certes, il l’avait imaginée comme une sorte de garce vénéneuse, mais jamais comme une prostituée de bas étage.

Le document venant après les photos était un rapport du médecin légiste daté de la semaine de la découverte de son corps. Il y était relaté les circonstances du décès. La jeune femme avait été battue à mort. Plusieurs fractures, dont certaines défensives, et un traumatisme crânien l’attestaient. Étant donné sa profession, cela n’avait rien d'inhabituel. N’importe quel flic récupérant le dossier d’une prostituée, fut-elle de haut vol, disparue depuis plus ou moins de vingt ans aurait classé l’affaire et conclut dans son rapport que Marie-Louise Dickson avait été tuée par son souteneur, un maffieux local, ou par un client qui n’aurait pas apprécié les réflexions d’une jeune femme qui aurait mieux gagné à se taire. Sauf que pour Max et pour son collègue, Marie-Louise Dickson était quelqu'un qui avait été témoin de choses qu’elle n’aurait jamais dû voir ou entendre. Elle devait témoigner devant un grand jury le jour où elle avait été déclarée officiellement disparue. Malgré les différentes pressions qu'ils avaient subies, Max et son équipier avaient toujours refusé de clore l’affaire.

Il parcourut rapidement le reste du dossier à la recherche d’une note concernant un grand jury ou une commission d’enquête. En même temps, il se demandait si cela n’avait pas quelque chose à voir avec les scientifiques décédés, ou disparus, avec lesquels elle avait été prise en photo. Connaissait-elle les raisons pour lesquelles ils étaient morts ? Elle fréquentait beaucoup d’hommes, et ces derniers la considéraient au mieux comme une jolie plante d’apparat… Possible qu'elle ait entendu quelque chose au cours d’une conversation, mais quoi ? Sur quoi devait-elle témoigner ? Devant qui ou quoi ?

Parmi autres les pages du dossier figuraient des photographies de très mauvaise qualité, et des copies carbones que le temps avait quasiment effacées. Il revint sur l’une des photographies. Elle était si sombre qu’il lui était impossible d’en distinguer les détails. De plus, sa lampe torche, ne s’y prêtait pas vraiment. Peut-être que s’il la numérisait, ainsi que les autres photos, il parviendrait à l’éclaircir et à en réduire le bruit.

Il allait mettre le dossier de côté lorsqu’un bout de papier en glissa. Il ne l’avait pas remarquée avant. C’était un vieux post-it jaune qui devait être collé sur l'un des documents, une petite note manuscrite qu’il supposa être de la main de son père tant l’écriture ressemblait à la sienne. En grosses lettres insistantes, il y lut ATIDC. Il avait déjà aperçu cet acronyme tamponné sur différents documents dans les cartons autour de lui. Il en déduisait que : soit Max les avait volés ou copiés, d’une manière ou d’une autre à l’ATIDC, soit l’ATIDC était l’un de ses fournisseurs d’informations.

Il savait qu'il s'agissait d'une très grosse société qui s'était investie dans de nombreux domaines et qui employait des milliers de personnes à travers le monde. Les occasions où ses dirigeants faisaient parler d'eux étaient rares. Il ne leur connaissait aucun scandale à leur actif. Cela n’excluait pas le fait qu'ils pouvaient discrètement user de méthodes peu recommandables ou à la limite de la légalité pour abattre des concurrents et rafler des parts de marchés. Il se rappela alors qu'il avait déjà indirectement travaillé pour l'ATIDC lorsqu’il avait été engagé par Green Forest InGen à Hawaï. Cela datait d’une bonne vingtaine d’années. Un job de vacances qui consistait à répertorier de nouvelles espèces végétales sur l’île, et il en avait découvert deux à lui seul. Même s’il avait un excellent don d’observateur, cela restait une chose étonnante à une époque où l’on croyait que tout avait été découvert. Surtout sur une île aussi touristique. En tous les cas, cela lui avait permis de passer une bonne partie de son temps libre à surfer, et le reste à faire la fête ou à courir les filles. Green Forest InGen n’existait plus aujourd’hui. Cependant, il ne pouvait s’empêcher de se demander si ce centre de recherches n'avait pas tout simplement changé de nom, avait fusionné avec un autre centre, ou un laboratoire, ou encore, avait été absorbé par l'ATIDC pour en devenir une filiale.

Il aurait dû rester à Hawaï le temps d’une saison, il y était resté à peu près trois ans. C’était là qu’il avait rencontré Jenny. Elle était venue y passer quelques jours… Avec son premier salaire, il avait offert des vacances à sa mère. Elle avait apprécié, et la chance avait soudain tourné dans le bon sens pour elle. Pour une fois, le travail était venu à elle, et non le contraire. Les hôtels étaient nombreux et il n’était pas rare que l’on y recherche des réceptionnistes, ou même d’autres corps de métier. Après le départ de Max, elle avait dû se remettre à travailler, et pour cela, tout reprendre à zéro. Cela avait été des années de galères durant lesquelles il l’avait vue exercer toutes sortes de métiers. En plus de ça, elle suivait des cours du soir pour travailler dans l’hôtellerie. La plupart de ses boulots étaient mal payés, mais il ne l’avait jamais entendue se plaindre. Il avait tout fait pour qu’elle n’ait pas à se plaindre de lui non plus. Sauf quand il rageait contre ce père qui les avait abandonnés. Dans ces moments-là, elle défendait Max… Il était le seul sujet de discorde entre eux. Paul avait énormément de respect pour elle. Il était persuadé qu’il lui devait son entente avec Jenny. Sans elle, il aurait sûrement poussé comme une herbe sauvage et aurait pu très mal tourner. Jamais elle n’avait cherché à l’étouffer, à le brider ou à le brimer. Elle lui avait appris à réparer ses erreurs ou à en assumer les conséquences.

Après Hawaï, il avait roulé sa bosse un peu partout dans le pays avant de s’installer à Los Angeles. C’était entre ici et Hawaï qu’il avait élevé son fils. Jenny, elle, vivait à New-York, mais elle venait les voir au moins quatre fois par an. Généralement, elle passait une semaine, parfois deux avec Leo et lui. En retour, ils fêtaient tous ensemble Thanksgiving et Noël à New-York, ainsi que le 4 juillet. Il appréciait ces moments autant que son fils. La vie de famille traditionnelle ne lui manquait pas. Il avait toujours du mal à s’attacher à une femme. Ses liaisons ne duraient jamais très longtemps. Dès que l’idée du mariage ou l’évocation d’une simple union arrivait dans la conversation de sa compagne du moment, instinctivement, il prenait ses distances avec elle. Ce n’était pas à cause de Jenny. Il n’avait jamais été question de quoi que ce soit entre eux, à part Leo et un profond respect mutuel. Elle avait sa vie à elle. Professeur dans un collège à New-York, elle avait épousé l’un de ses collègues, un anglais nommé Rob. Paul le voyait à chaque fois qu’il était à New-York. Il lui arrivait aussi de venir avec elle à L.A. Paul s’entendait plutôt bien avec lui. Ils avaient le même humour, et des goûts sportifs communs. Rob avait déjà un fils un peu plus âgé que Leo, Adrian, lorsqu’il avait épousé Jen. Mais il vivait la plupart du temps avec sa mère, à Londres. Néanmoins, il avait l’intention de s’installer durant quelques mois à New-York, pour ses études. Paul s’était dit que cela pouvait être une bonne chose pour Leo de le connaître. D’autant qu’il n’avait pas d’amis.

Ils avaient donc déménagé à New York, il y avait cinq ans de cela. Malheureusement, les deux garçons ne s’étaient pas vraiment entendus. Du moins, c’était son impression. Après son année d’études, Adrian était reparti en Angleterre. Leo n'avait pas semblé très affecté par cet échec. Il n’en avait jamais parlé. Paul avait essayé de savoir quel était vraiment son ressenti, mais Leo lui avait affirmé qu’il était plus angoissé en présence d’Adrian qu’en son absence. Il avait refusé de donner plus d’explications. Paul lui avait proposé de repartir à L.A., mais Leo avait préféré rester à New-York parce qu’il trouvait la ville et les gens qui y vivaient "plus intéressants ".

Si Leo se sentait bien, alors tout allait bien. D’autant que, professionnellement, Paul n’avait pas à se plaindre. Il avait trouvé un bon travail à l’Institut Océanique Adélaïde Melkin. Il y faisait ce qu’il avait toujours aimé faire : organiser des expéditions en mer et sur des territoires peu fréquentés par l’homme, étudier et protéger des espèces animales en danger… Revers de la médaille, on l’avait aussi chargé de l’aspect financier de ces missions. C’était à lui de rechercher les fonds et d’y mettre en œuvres tous les moyens à sa disposition. Il ne bénéficiait pas d’une très grande marge de manœuvre financière, mais au moins, le Conseil d’Administration de l’Institut lui accordait sa totale confiance. Avec juste raison, puisqu’il avait quasiment récolté de quoi boucler la prochaine expédition lors d’une unique soirée caritative.



(Suite Chapitre 06.5)

Ce message a été modifié par Ihriae le Vendredi 08 Décembre 2017 09h41



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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 06.5


La semaine qui avait suivi cet événement, sans crier gare, Max était réapparu dans sa vie. Cela datait de trois mois déjà. Il était entré dans les locaux de l’Institut et avait demandé à le voir. Paul était en pleine préparation de sa prochaine expédition. L’Institut Océanique Adélaïde Melkin diligentait plusieurs missions sur le terrain en plus de faire connaître les fonds marins aux New-yorkais et aux touristes des autres états. L’une des missions que Paul avait en charge consistait à répertorier des globicéphales noirs, une espèce de dauphin théoriquement protégée, pas forcément menacée. Mais ces derniers mois, des groupes de plus en plus importants, composés de cétacés de cette espèce s’étaient échoués sur les côtes françaises, écossaises, danoises et même jusqu’en en Norvège. À priori, les pêcheurs et leurs filets n’y étaient pour rien. Toutes les espèces de cétacés étaient protégées au large des côtes françaises, et les pêcheurs français et écossais avaient plutôt la réputation de respecter les interdictions quand cela concernait les espèces protégées. Ce n’était pas le cas partout. L’une des missions de l’expédition, outre de tenter de d’estimer la population de globicéphales au large des côtes Atlantiques, dans la Manche et en Mer du Nord, était de trouver les raisons de ces échouages massifs et pourquoi cela ne semblait concerner que les globicéphales. Enfin, les scientifiques de l’expédition devraient déterminer si ce qui les touchait pouvait s’étendre à d’autres espèces.

Il ne savait pas comment Max avait appris qu’il travaillait ici, mais l’éventualité qu’il ait contacté sa mère était plus que probable. Max avait tenté de jouer de son autorité naturelle auprès de ses collègues du musée, mais peu d’entre eux étaient impressionnables. Après tout, la plupart avaient déjà côtoyés des requins, des orques, des ours blancs ou un Conseil d’Administration… Alors Max pouvait impressionner qui il voulait, peut-être, mais pas eux. L’un de ses assistants lui avait même recommandé de faire un tour dans le musée en attendant l’arrivée de Paul. Voyant qu’il n’obtiendrait rien de plus, Max avait obéi.

Cette complaisance l’avait surpris. Pour un peu, il se serait éclipsé du musée pour la journée. Mais il avait trop de travail pour jouer à cela et il devinait que si Max l’avait trouvé à l’Institut, il devait certainement savoir où il habitait. Il ne tenait pas à le voir débarquer chez lui, encore moins à ce qu’il fasse la connaissance de Leo. Il refusait catégoriquement cette option. Il connaissait aussi la réaction de sa mère si elle apprenait qu’il n’avait pas voulu rencontrer Max ou qu’il l’avait fait mettre à la porte. Il avait obtenu d’elle qu’elle ne parle pas de Leo à Max pour le cas où il reprendrait contact avec elle. Même si elle comprenait que c’était nécessaire à l’équilibre de son petit-fils, il lui serait sans doute très difficile pour elle de taire son existence à l’homme qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer. Il ne pouvait pas lui demander plus. Il s’était donc résolu à le rencontrer, mais pas avant de l’avoir fait attendre plusieurs heures.

Cela avait fichu toute sa matinée en l’air. Son esprit était resté préoccupé par ce géniteur qu’il n’avait pas revu depuis vingt-cinq ans, et qui débarquait soudainement dans sa vie d’adulte. Pas question qu’il y reste. Tout ce qu’il pouvait lui donner c’était une heure de son temps. Le temps d’un déjeuner.
Pas un instant, il ne s’était imaginé que la rencontre se serait passée autrement. Max ne sembla pas lui tenir rigueur de l’avoir fait attendre durant quatre heures, mais il déclina l’offre du déjeuner. Il prétexta un avion à prendre pour la France. Paul n’en fut guère étonné et n'insista pas. Il s’en sentit même presque soulagé. Toutefois, il avait aussi ressenti une légère déception. Max accepta cependant un café à la cafétéria du Musée. Bien sûr, il se confondit en excuses pour avoir été absent de la vie de son fils… durant une cinq de minutes environ. Ensuite, sans transition, Max lui annonça qu’il avait une demi-sœur, Ashley, et qu’il devait la rencontrer au plus vite. Il lui avait griffonné son adresse sur un bout de papier. Elle vivait au Canada, en Colombie Britannique. S’il voulait savoir des choses sur lui, Max, c’était à elle qu’il devrait les demander.

Paul en était resté abasourdi. S’il y avait bien une chose qu’il n’avait pas envie de demander à cette sœur sortie du néant c’était justement ce qu’elle savait de Max. À la limite, s'il devait prendre contact avec elle, ce serait pour la connaître, elle. Peut-être établir des liens familiaux. Rien de plus. Le reste s’était passé en civilité. Il avait répondu aux questions de Max sans s'étendre sur les détails : Que devenait-il ? Que devenait sa mère ? Il avait senti que Max était autant embarrassé que lui par cette situation. Finalement, ils s’étaient quittés au bout d’une vingtaine de minutes. Pourtant, malgré leur longue séparation qui avait fait d'eux des étrangers, quasiment, Max avait eu ce geste étonnant qui l’avait surpris : il avait serré son fils dans ses bras. Il avait mis tellement de force dans cette étreinte qu’à cet instant, si son père le lui avait demandé, il l’aurait invité à rester… le temps de finir sa pause déjeuner.

Ce n’était qu’en fin de journée, chez lui, en vidant les poches de sa veste comme il le faisait chaque soir, qu’il avait trouvé la clé du bunker et les coordonnées GPS du lieu où il se trouvait. Était-ce une coïncidence ? Max le connaissait-il mieux qu’il le supposait ? Pourquoi Max ne lui avait-il pas donné les clés de la main à la main tout simplement ? Sûrement parce qu'il les aurait refusées, et peut-être même balancées dans la première poubelle venue.

Il avait gambergé toute la nuit en se demandant s'il n'existait pas une autre raison... Si Max ne s'était pas trouvé mêlé à une sombre histoire, ou s'il ne se trouvait pas sous une quelconque surveillance. Résultat, il avait passé toute la journée suivante dans un état de tension proche d’une veille de départ d’expédition. Sauf qu’il n’était pas à la recherche du détail qui mettrait l’expédition en péril, mais de celui qui n’allait pas dans le décor qui l’entourait.

Il avait déjà eu des problèmes avec la justice à la suite de certaines prises de position. Il lui était même arrivé de donner du poing au cours d’une manifestation. Jusqu’alors, il n’avait eu que des amendes à payer. Au pire, il avait dû subir quelques gardes à vues, mais rien de plus. Par contre, il ne doutait pas d’être fiché comme activiste écologiste, voire être placé sous surveillance. Peut-être pas d’une manière constante, plutôt en fonction des circonstances. La visite impromptue de Max pouvait être l’une de ces circonstances.

Plus il y repensait, plus sa reprise de contact et sa vague tentative pour renouer un lien, lui semblaient suspects. Il avait mis trois semaines avant de se décider à bouger. Entre se rendre à l’adresse de sa demi-sœur ou aux coordonnées GPS, il avait fini par choisir le second. Il ne savait pas ce qu’il allait trouver, mais s’il était suivi, au moins il ne mettrait personne d’autre que lui en danger, ce qui était déjà bien suffisant.

Paul avait pris toutes les précautions pour se rendre au lieu indiqué. Une fois sur place, il avait tourné en rond un moment avant de comprendre que ce qu’il cherchait se trouvait sous terre. Comme il n’était pas équipé, il n’était pas allé plus loin. Il était donc revenu quelques jours plus tard avec une échelle de corde et une lampe torche. Apparemment, Max avait pris beaucoup de précaution pour cacher le bunker et ce qu’il contenait. Il avait donc redoublé de précaution à chaque fois qu’il était venu. Il laissait toujours son téléphone dans sa voiture, et garait celle-ci sur le parking du parc. S’il lui arrivait de croiser quelqu’un sur son chemin, il ne faisait rien de plus que du sport. Ce qui n’avait rien de surprenant. Il préparait une expédition, et l’une des premières conditions pour cela, c’était d’être en forme. D’abord un footing supposé le conduire jusqu’au pied d’une falaise, puis une bonne séance d’escalade. Le terrain ne manquait ni de parcours de course, ni de falaises à escalader, alors si quelqu’un comptait le trouver, il allait devoir le chercher.

Combien de fois allait-il encore pouvoir venir sans se faire repérer ? Il y avait tellement de dossiers dans lesquels il n’avait pas encore mis le nez… Il se demandait aussi comment Max avait fait pour introduire un bunker au cœur d’une réserve naturelle protégée. Une chose était certaine, il n’était pas fait pour en repartir, pas plus que ce qu’il contenait. Il pouvait néanmoins sortir le dernier dossier pour le numériser chez lui. Il le ramènerait la prochaine fois. Son sac de sport avait un double fond. Si cela ne lui semblait pas foncièrement utile, c’était quand même une bonne sécurité.

Il rangea les autres caisses avant de remonter à la surface. Cela faisait déjà presque trois heures qu’il se trouvait là. Il ne comptait pas y revenir avant une bonne semaine. Il n’avait pas trop le temps pour cela car l’un des organismes qui finançaient l’expédition les avait lâchés. Cela avait eu de nombreuses répercutions sur la préparation de l’expédition, mais aussi sur le fonctionnement de l’Institut. Il fonctionnait déjà sur un budget serré. Tous les membres l’Institut étaient sur la brèche. Il fallait boucler le financement en urgence. Pour y parvenir, il devait démarcher d’autres sources potentielles. Heureusement, il avait pas mal de relations, dont quelques-unes au Canada… Au passage, il en profiterait pour faire la connaissance d’Ashley. Il n’avait pas encore parlé d’elle à Leo et il n’était pas certain de le faire un jour. Du moins, pas tant qu’il n’en saurait pas un peu plus à son sujet. Peut-être en profiterait-il aussi pour se renseigner sur l'ATIDC. Sa recherche de fonds et autres mécènes pouvait être un bon moyen pour entrer en contact avec ses dirigeants. Sinon, il y avait d'autres moyens... Beaucoup moins légaux...



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 07.1


XXIème siècle. 13 janvier.

Ce brusque revirement n’échappa pas au marchand d’esclaves qui devina immédiatement tout le parti qu’il pouvait tirer de cette situation pour le moins inhabituelle. Son instinct de maquignon lui hurlait jusqu’au fond de ses oreilles que la fin de la journée serait plus que bonne. Son sourire sans dents s’élargit sur sa face batracienne jusqu’à chacune de ses ouïes.

Au lieu de s’arrêter devant l’estrade, l'humanoïde en fit le tour et grimpa les marches en deux bonds. Contraignant son prisonnier à le suivre dans le même élan. Puis il se dirigea vers le marchand batracien qui se leva vivement de sa chaise et tenta vainement de s'en servir comme un bouclier entre lui et cet humanoïde à l'allure peu engageante pour les créatures de son espèce. L’Étranger la lui ôta des mains. Ses quatre pieds de bois claquèrent sur le sol de l’estrade. Pourtant, il n’y avait ni violence, ni précipitation dans ses gestes. Il intima l'ordre à son prisonnier de s'y asseoir.
— Si vous tentez de vous enfuir, mes gardes vous rattraperont aussitôt ! le prévint-il à mi-voix.

Le ton était sans appel. Elle était suffisamment près pour l’entendre, le comprendre. Et aussi curieux que cela pouvait le paraître, ils parlaient une langue qu’elle connaissait : la sienne.

Son prisonnier comprit la menace sous-jacente. Il ne bougeait pas et regardait autour de lui conscient de la curiosité d’une trentaine d’individus tous plus étranges les uns que les autres pour l’humain qu’il était. Il ne doutait pas des paroles qu'il venait d'entendre, mais plus qu'à rechercher l’escorte de son cerbère, il songeait à ses cartes…

Elle frissonna. Elle avait l’impression que sa faculté à lire dans les esprits lui échappait. Elle y entrait avant même d'y songer. Elle oubliait tout ce qui l’entourait. Cela pouvait être dangereux. Elle devait rester sur ses gardes.

Elle fit un effort pour reporter son attention sur l’Étranger. Il avait parlé avec un accent qu’elle ne parvenait pas à définir. D’un autre côté, elle n’avait pas une très grande expérience des accents extraterrestres. Sa voix était profonde, comme si elle venait du fond de sa cage thoracique. Si elle avait été douée de parole, une pierre tombale se serait sûrement exprimée avec une tonalité assez semblable.

Tranquillement, il vint vers elle. Il s’approcha si près qu’elle sentit son souffle. Il tourna, prenant tout son temps pour la détailler des pieds à la tête. Il avait une drôle de façon de la regarder. Elle se sentait de moins en moins à son aise. Il le savait.

Il s’interrogeait à son sujet sans se douter de quoi que ce soit. Son regard semblait se moquer d’elle.
— Dites, on n’est plus sur la Terre, n’est-ce pas ? se risqua-t-elle à lui demander, histoire d'établir un contact.

Elle avait parlé dans la langue qu’il avait utilisée avec le scientifique. Maintenant, il ne pouvait plus avoir le moindre doute sur ses origines. S’il en fut surpris, il ne le montra pas. Il sembla seulement trouver la question amusante ou bizarre, car un semblant de sourire étira ses lèvres, mais rien de plus.

Sans répondre à sa question, il se détourna d’elle, et rejoignit le marchand d’esclaves. Ils discutèrent à voix basse.

Elle faillit sursauter lorsque Belle Gueule II apparut à côté d’elle et la saisit par le bras, sans brutalité. Elle sentit la froideur de sa peau. Ce type n'avait pas seulement un physique vaguement apparenté à un reptile...

Il la conduisit auprès du scientifique de l'AMSEVE.

À son tour, Belle Gueule I monta sur l’estrade un billot sous le bras. Il le posa à côté de MacAsgaill qui, surpris, s’était levé et écarté promptement. Pas assez vite cependant pour empêcher l’étrange créature de détendre ses longs et larges bras à la peau bleu-vert s’achevant par trois longs doigts, lesquels s’enroulant autour de son cou. BGI le força ainsi à se rasseoir, et, certain qu'il ne bougerait plus de sa place, il le libéra.

Le scientifique se frottait la gorge lorsqu’elle s’assit sur le billot. Oubliant ce qu’il venait de subir durant quelques instants, il sembla soulagé d’avoir une compagnie humaine.

D'autant qu’ils allaient sûrement devoir rester assis côte à côte pendant un long moment. Surtout si le troisième intervenant était bien décidé à jouer les trouble-fêtes. Elle s’étonnait qu’il ne se soit pas encore montré. D’après la réaction de sa "cible", il ne faisait pas partie de son cercle d’amis.

Le scientifique se pencha vers elle :
— Vous ne savez vraiment pas où vous vous trouvez ? chuchota-t-il.

Elle répondit de la même manière :
— Je vous le confirme. Et vous ? Vous n’avez pas l’air d’être du coin non plus.
— Pas vraiment.
— Dites-moi si je me trompe, mais j’ai l’impression que votre situation n’est guère plus enviable que la mienne.
— C’est rien de le dire, soupira-t-il.

D’un mouvement de tête, elle désigna "l'Étranger".
— Et lui, c’est qui ?
— Baal, un drægan.
— Un quoi ?
— Un extraterrestre.

Il se rendit compte de l’évidence énoncée.
— Désolé… Cela fait un moment que je suis sur cette planète… En réalité, c'est plutôt nous les extraterrestres... Enfin, les extrafeloniacoupiens. En même temps, vu votre prestation, je pensais que vous saviez à qui vous aviez affaire.
— Le moins du monde. Extra quoi ?
— Ses habitants appellent cette planète Feloniacoupia... Cette planète ou bien le continent sur lequel nous nous trouvons, à moins que ce ne soit la région. Ils ne sont pas très clairs avec les appellations de lieux. Ils n'ont pas l'air d'y attacher une grande importance. Leurs cartes géographiques sont très sommaires.

Elle hocha la tête.
— Ça va être pratique lorsqu'ils inventeront le GPS, ironisa-t-elle.

Elle reporta son attention sur le drægan" :
— Donc, c'est ça un drægan ? demanda-t-elle à mi-voix.

Elle plissa les yeux en l'observant, cherchant ce qui le différenciait des êtres humains comme elle, MacAsgaill et tous ceux qu'elle avait l'habitude de côtoyer.

Le scientifique de l'AMSEVE poursuivit :
— D’après ce que j’ai pu apprendre à son sujet, il est considéré comme une légende, mais aussi comme mort…

Ainsi, La Mort lui courait après...
Voilà qui ne l'étonnait guère.
— Il me semble pourtant bien vivant…
— Ce qui laisserait supposer qu'on ne peut pas le tuer... ou qu'il ressuscite à chaque fois que quelqu'un y parvient. Bref : qu’il est immortel. Mais les drægans ne sont pas immortels, même s’ils peuvent vivre des milliers d’années. Par contre, j’ai entendu dire qu’ils maîtrisaient certaines technologies comme le clonage.
— J’imagine que c’est possible pour une espèce qui a tout son temps pour inventer ce dont elle a besoin, ironisa-t-elle. À propos de temps... il ne le ferait pas durer un peu ?

Sans relever sa question, le scientifique poursuivait sa réflexion :
— C’est très pratique pour faire croire à sa mort et disparaître pendant un temps.

Cela posait surtout un nouveau problème...
— Si c'est bien le cas, êtes-vous certain que celui-ci soit l’original et non… une copie ?

Il eut un sourire triste avant de répondre.
— Si vous avez un moyen de le savoir…
— Son immortalité n’est peut-être rien de plus qu’une légende.
— Ce n’est pas l’avis de l’une de mes amies… D'après elle, les drægans sont parmi ce qu'il y a de pire dans l'univers. Les mots pacifisme, altruisme et leurs dérivés ne figurent pas dans leur langue. Ça en dit long sur leur civilisation. Mon amie en sait long au sujet des drægans. Elle les pourchasse depuis longtemps… Avant d’entrer à l’AMSEVE, Baal était déjà sa baleine blanche. Sa tête était mise à prix… Elle doit toujours l’être, d’ailleurs. Elle était persuadée l’avoir tué... au moins quatre fois. Mais, à chaque fois, il ne lui fallait pas attendre longtemps pour qu'il refasse parler de lui.
— Votre amie était chasseuse de primes ?
— C’est ce que j’ai toujours supposé.
— Si elle pourchassait un extraterrestre, j’imagine qu’elle l’était aussi.
— À la voir, vous n’en douteriez pas un seul instant.

Elle prit l’air dubitatif qui convenait à la situation.
— Dites, la baleine blanche de votre amie, elle a un autre nom ?
— Pourquoi aurait-il un autre nom ?
— Pour rien. Enfin si... C'est bizarre comme nom. On ne sait même pas si un nom ou un prénom, ou alors un pseudonyme... ou même un titre.


(Suite Chapitre 07.2)

Ce message a été modifié par Ihriae le Vendredi 08 Décembre 2017 09h52



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 07.2


Elle avait parlé un peu plus fort. Elle s'en rendit compte lorsque le marchand d'esclaves cracha quelques mots à leur intention. Sans doute leur intimait-il l’ordre de se taire.

Belle Gueule I qui attendait à ses côtés fit un pas dans leur direction. Baal l’arrêta d’un geste de la main, tout en échangeant encore quelques mots à voix basse avec le marchand d'esclaves. À un moment, celui-ci jeta des regards méfiants à la foule, puis au courtier.

Pour éviter de se retrouver trop étroitement liée à l’affaire, la créature au long cou comptait et recomptait les mises des acheteurs précédents avec la plus grande attention comme si la scène qui se jouait, près de lui, lui était totalement étrangère.

Comprenant qu’il n’obtiendrait aucun soutien de ce côté-là, le marchand s’efforça de faire bonne figure et éclata de rire. Cependant, même un extraterrestre pouvait avoir un rire, ou ce qui y ressemblait, sonnant faux. Quelques individus ressentirent le risque d’être mêlés à un conflit qui ne les concernait pas. Ils quittèrent rapidement la place.

Le drægan lâcha trois mots d'une voix forte et claire.

Le marchand roula des yeux et ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais une petite voix dans sa tête lui souffla un truc du genre : « La chance, c’est comme la foudre, il y a peu de chance qu’elle tombe deux fois au même endroit ». Il se pinça les lèvres, et se recomposa un air impassible. Puis il répéta au public les trois mots avec lenteur, déglutissant entre chacun d'eux, comme s'ils sortaient malgré lui de sa large bouche.

Une onde de stupeur parcourut le petit groupe de créatures qui se trouvaient encore devant l’estrade. Quelques-unes se regardèrent avec incrédulité. D’autres reportèrent leur attention sur l’humaine à côté du militaire. Ils se demandaient ce qui provoquait l’intérêt du drægan.

Elle chercha l'homme triste, le seul autre humain de l'assemblée, à moins qu'il ne soit lui aussi un drægan. Elle ne le vit plus.

Sortie de nulle part, la voix aux intonations pointues aboya de nouveau. Quatre syllabes cette fois. Dans la foule, une créature tomba à la renverse, tandis qu’une rumeur faisait converger vers la place du marché aux esclaves, des curieux plus téméraires que les autres.

Baal affichait un sourire tranquille, mais faux, estima-t-elle.

Il discuta de nouveau avec le marchand d’esclaves.

Le militaire regardait autour de lui. La peur avait fait place à la curiosité. Il était intrigué par cet enchérisseur qui ne se montrait pas et il craignait que les choses tournent mal.

L’écossais reporta de nouveau son attention sur sa compagne.
— Je m’appelle William MacAsgaill. Je suis exoarchéologue. Je sais, ce n’est pas courant, lâcha-t-il d'une traite.

Lui dire qu'elle savait très bien qui il était n'était pas encore la chose à faire. Il finirait bien par le deviner ou, au moins, le supposer lorsqu'ils auraient fait un peu plus connaissance.
— Esmelia Danatess-Evihelia…
— Ça non plus, ce n'est pas courant, mais c'est un joli nom... Votre prénom aussi... Comment êtes-vous arrivée ici ?

Il avait une voix douce et apaisante, malgré les circonstances.
Elle lui répondit franchement.
— J’ai saisi l'occasion qui s'est présentée.

Voyant qu'il n’avait pas l’air convaincu, elle ajouta :
— On peut aussi dire que je n’ai pas été très honnête avec ceux qui m’ont employée.

Il l’observa un instant avant de secouer la tête.
— Je vois... J’ai aussi faussé compagnie à mes collègues et amis... Pour l'amour de la science et de la découverte.
— Ça valait le coup ?

Il éluda la question par une autre :
— Et vous, c'était pour la bonne cause ?

Elle s'efforça de sourire :
— Sauver le monde, évidemment. Mais pas toute seule...

Il pensait qu'elle plaisantait et s'attendait à ce qu’elle en dise plus. Elle n’ajouta rien. Comment pourrait-elle lui expliquer qu’elle était le dernier maillon de plusieurs générations de femmes à la recherche du seul être capable de sauver l’univers d’une destruction annoncée depuis l’aube des temps, et qu’elle devait mettre la main dessus avant d’autres, et très vite, maintenant. Cela paraissait énorme, et très cliché. Il y avait sûrement des explications moins vraies, mais beaucoup plus crédibles que celle-ci. Sans compter que sa situation actuelle ne donnait pas l’impression qu’elle puisse mettre la main sur qui que ce soit. Encore moins sur un dieu de la guerre.

Mais il fallait bien ça pour contrer la menace.

Elle reporta à nouveau son regard sur le drægan.
— Qu'a-t-il fait pour que sa tête soit mise à prix ?
— D'après mon amie, rien de moins que l'extermination de quelques milliards d'êtres vivants. Pour être plus exact : il a annihilé deux planètes de type terrestre... sans compter les flottes spatiales qui étaient venues les défendre. Il a aussi assassiné plusieurs drægans influents pour une raison ou pour une autre... mais surtout pour le pouvoir. Cela n'a rien d'inhabituel dans la société drægan, au contraire. Ce serait même assez encouragé... Ce qui tendrait à dire qu'il appartient à une grande maison, ou à une famille proche du pouvoir... Un truc dans le genre.
— A-t-on la preuve de ses exactions ?
— La parole de mon amie me suffit... même si j'ai toujours eu l'impression qu'elle avait un compte personnel à régler avec lui.
— Vous accordez beaucoup de confiance à votre amie.
— Nous n'étions pas dans la même équipe... mais comme elle, ses équipiers étaient aussi mes amis. J'espère qu'ils le sont toujours... Elle leur a sauvé la vie, une fois. Alors ça me suffit ma gratitude... et ma confiance.

Il ajouta, après un court moment de silence :
— Et puis, si sa tête de Baal est mise à prix, ce n'est pas pour rien.
— Vous pensez vraiment qu'un type qui a quelques milliards de morts à son actif ne vous aurait pas assassiné pour prendre ce qu'il cherche.
— Au beau milieu d'une foule ?
— Je ne vois pas ce qui l'en empêcherait. Qui plus est, il a des gardes qui le protègent.

De toute évidence, il n'avait pas vu les choses sous cet angle. Cela ouvrait de nouvelles perspectives. Certaines plutôt bonnes. D'autres carrément mauvaises.
— J'ignore ce qu'il recherche...
— Vous le savez très bien. Et vous l'avez deviné dès l'instant où il vous a mis la main dessus.

Il se garda bien de prétendre le contraire.
— Pour ses gardes, comme vous dites, ça reste à prouver.
— Je ne m'y risquerai pas, personnellement.

Elle ramena une de ses jambes sur l'autre. On lui avait fourni des chaussures inadéquates pour courir. Elle se demandait comment elle avait pu marcher avec tant les talons lui semblaient bizarres.
— Ce qui m'intéresse, ajouta-t-elle, c'est de savoir s'il peut nous ramener sur la Terre.
— Je pense qu'il le pourrait, mais ce n’est pas dans ses intentions. Et puis, je ne suis pas certain que sa présence sur la Terre soit une bonne chose. Même si vous... même si on lui accorde le bénéfice du doute, il traîne pas mal d'ennemis dans son sillage...
— C'est certain. Les voir débarquer sur la Terre, ça ferait désordre.
— Cela dit, ils pourraient bien être surpris par l'accueil.
— Cela n'a pas empêché votre ami drægan d'y avoir quand même ses entrées parce que pour un extraterrestre, il parle plutôt bien les langues terrestres... Enfin, au moins une.
— Ce n'est pas mon ami.

Dans le temps présent...

Elle frissonna.

— Ça va ?

Elle sursauta légèrement lorsqu'elle sentit la main de MacAsgaill se poser sur la sienne. Il semblait sincèrement inquiet.
— Oui, je crois... Désolée, j'étais ailleurs.
— C'est le moins qu'on puisse dire. Pendant quelques secondes, vous étiez vraiment aux abonnés absents. Vous aviez même cessé de respirer...
— Cela arrive de plus en plus souvent depuis mon passage par le CET.

Il se raidit. Un pli d'inquiétude apparut sur son front.
— Alors c'est l'AMSEVE qui vous envoie ? Équipe de récupération ou d'exploration ? J'imagine que c'est la première plutôt que la seconde...
— Récupération, admit-elle.
— Moi ?

Elle acquiesça.
— Ils ne vont pas me lâcher, soupira-t-il.

Elle confirma :
— Ils veulent vous ramener sur la Terre, et ils trouveront le moyen de le faire. Mon équipe est rentrée sur la Terre... En partie, à cause de moi. Mais ils vont la renvoyer à votre recherche. Elle ou une autre.
— Les voyages avec le CET sont limités... Pas en eux-mêmes, mais pour l'être humain. Notre organisme supporte mal le transfert de molécules.
— Je ne suis pas certaine que la santé des troufions soit une priorité, même pour eux, et l'AMSEVE peut engager autant d'hommes ou d'équipes qu'elle en a besoin.
— Le général Doherty ne ferait pas prendre de risques inutiles à ses hommes, objecta-t-il.
— Le général est non seulement proche de la retraite, mais tout le monde n'apprécie pas de le savoir à la direction de l'AMSEVE. Vous le savez aussi bien que moi. Dès l'instant où il baissera sa garde...

(Suite Chapitre 07.3)



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Tome 1 : Esmelia



Chapitre 07.3


Elle pensait aux paroles de l'informateur de Kolya. L'AMSEVE était aux commandes d'un projet si révolutionnaire, si novateur. Les retombées directes et indirectes changeraient sans aucun doute le monde de demain. Tout cela ne manquait pas d'attiser les convoitises.

Elle se rendit compte que MacAsgaill l'observait.
— Vous êtes certaine...
— Je vais biens, le devança-t-elle en se massant les tempes. Mais c'est long. Je me demande ce qu'ils peuvent bien se raconter tous les deux.
— Ici, tout est sujet à négociation.

Elle avait un mal de tête épouvantable...
— On va s'en sortir d'une manière ou d'une autre, tenta-t-il de la rassurer.
— Je ne m'inquiète pas, répondit-elle sans quitter des yeux le drægan qui n'en finissait vraiment pas de discuter avec le marchand-batracien.

Elle ajouta plus pour elle-même que pour son compagnon :
— Plus maintenant. Les choses se mettent en place, c'est inéluctable, et tant mieux parce que dans le cas contraire, cela va s'aggraver à un point que vous ne pouvez pas imaginer.
— Comment ça s'aggraver ?

Il ne cherchait plus à cacher son inquiétude.
— Quoi ?
— Vous avez dit que notre situation ne ferait qu'empirer.
— J'ai dit ça ? Désolée... Ce n'est pas mon genre d'être défaitiste, habituellement. Vous avez une idée de la manière dont nous pourrions partir d'ici ? »

Il mit un moment avant de répondre. Il regarda Baal qui semblait en avoir enfin terminé avec le marchand d'esclaves.
— Moi non, mais lui... peut-être, si vous arrivez à le convaincre. Mais comme je vous l'ai dit, je doute qu'il accède à notre demande. Il ne nous connaît pas... Pourquoi nous aiderait-il ? J'espère seulement survivre un jour de plus.
— C'est clair, ce n'est pas moi la défaitiste.

Le marchand s’éloigna de Baal et s'approcha du bord de l'estrade. Faisant face à une foule quasi-silencieuse, il balbutia quelques mots qui semblèrent hésitants, et recula aussitôt.

Il y eut alors un mouvement de foule. Comme sortis du néant, apparurent deux hommes et une femme. Tous les trois étaient de type humain, et leurs yeux en amande, leur teint d’albâtre, et leurs cheveux noir d'encre démontraient une ascendance asiatique. Ce que tendaient à prouver les kimonos qu'ils portaient, et cela aussi curieux que cela puisse le paraître si loin de la Terre.
— Je parie que ces trois-là sont aussi des drægans, pressentit-elle juste assez fort pour que, seul, son voisin l’entende.

Le regard du scientifique ne cessait de faire des allers-retours entre le trio et Baal.
— Je le parierai aussi. On dirait qu'ils sont prêts à en découdre avec... notre ami, remarqua-t-il.
— Vous avez changé d'avis à son sujet ?
— Quitte à choisir, mon instinct me dit qu'il vaut mieux parier sur lui plutôt que sur eux.

Elle reporta son attention sur les membres du trio.

Ils étaient d'une beauté époustouflante et paraissaient très jeunes. Trop jeunes pour se frotter à quelqu'un comme Baal qui, en plus d'avoir au moins le double de leur âge, avait l'expérience des conflits et des négociations. Le nombre était leur seul avantage apparent.

Les deux hommes grimpèrent prestement sur l'estrade. Ils soulevèrent la jeune femme sans faire le moindre effort et la déposèrent avec la grâce d'un trio de danseurs ou d'acrobates. Elle marcha la première vers Baal. Ses pas étaient mesurés comme si elle les comptait mentalement. Elle était majestueuse et semblait sereine. Sa beauté était parfaitement inhumaine. De fait, Baal ne la quittait pas des yeux. Il admirait sa délicatesse, la perfection de ses traits et de sa mise, la précision de ses gestes, la lueur de défi dans son regard...

Elle s'arrêta à cinq pas de lui, environ, et le salua d'un signe de la tête auquel il répondit par courtoisie. L’un de ses deux compagnons vint se placer entre elle et lui. Son visage, presque féminin, affichait une parfaite neutralité, les quelques mots qu'il prononça ne devaient rien avoir de poétique. Mais s'il en fut offusqué, Baal ne le montra pas.

Le marchand d’esclaves tenta alors de s’incruster mais un regard de Baal, et un sifflement du troisième membre du trio, le firent reculer. Il décida donc, pour sa sécurité, de rester à distance des quatre drægans.

MacAsgaill observait les trois jeunes gens avec attention.
— C'est elle qui les dirige.

Esmelia était d'accord avec lui sur ce point.

Le drægan qui avait parlé à Baal était plus grand que les deux autres, et paraissait un peu plus âgé. Il avait néanmoins l'apparence d'un jeune homme aux traits fins, bien dessinés, sur un visage en longueur. Ses longs cheveux noirs étaient maintenus au sommet de sa tête et retombaient dans son dos. Ils cachaient partiellement une grande épée dans son fourreau maintenu dans son dos. Il était vêtu d'un kimono composé de plusieurs types d'étoffes, toutes dans les tons bleus.

Apparemment, il devait être le plus expérimenté en matière de négociations, ou bien il se plaisait à le croire. Après s'être entretenu avec Baal, il fondit sur le marchand. Celui eut du mal à ne pas cacher la frayeur que lui inspirait ce jeune drægan, sans doute beaucoup trop vif et versatile à ses yeux. Ceux de son espèce ne devaient décidément pas être faits pour s'entendre avec des drægans.

Le dernier membre du trio avait des traits plus épais que ses compagnons, un visage plus rond, plus enfantin, et des cheveux courts. Il ne semblait pas armé, mais il était difficile de le confirmer. Que pouvaient cacher les larges manches dans lesquelles il cachait ses mains et les plis nombreux de son kimono aux couleurs incendiaires ? Il était resté en retrait des deux autres, le regard aux aguets.

En dehors de leur beauté, il n’y avait rien d’agréable chez ces deux hommes et cette femme. À force d'y regarder de plus près, même celle-ci finissait par donner l'impression d'être corrompue. Ces êtres étaient faits d'un marbre aussi parfait que glacial et impénétrable. Drægans comme Baal, ils n’avaient pourtant rien de commun avec ce dernier.

La femme, elle, ressemblait à l'une de ces fragiles petites poupées au teint diaphane, presque translucide. Sa fragilité était accentuée par son kimono rose pâle qui l'enserrait comme un écrin parfaitement ajusté. Son visage, parfait ovale, était peu maquillé. Ses cheveux étaient ramassés en trois chignons. L’un, simple, au sommet de sa tête, était maintenu par une barrette de nacre rose. Les deux autres reposaient sur sa nuque et, de part et d’autre, de grosses perles blanches contrastaient avec le noir profond de sa chevelure comme les étoiles d’un ciel nocturne.

Elle illuminait la scène. Tout, dans son attitude, laissait paraître une jeune femme douce et effacée, mais comme William MacAsgaill, Esmelia avait senti qu'il ne s'agissait que d'un atour bien arrangé. Elle était infiniment plus dangereuse que les deux autres réunis.

Esmelia croisa son regard et y lut de la convoitise. Dans son esprit, ce que Baal possédait, ou désirait, elle souhaitait plus que tout le lui arracher. Elle le haïssait. C'était plus qu'un sentiment. C'était inscrit au plus profond d'elle-même... dans ses gènes. Pourquoi ? Que savait-elle de lui, de sa destinée ? Que savait-elle d'elle ? Rien. Pourtant, la colère grondait en elle.

Esmelia sentit un froid glacial l'envahir. Elle ne pénétra pas plus loin dans l'esprit de la drægan. Celle-ci ne sentit rien de l'intrusion, néanmoins elle s'interrogeait sur elle et sur l'humain assis à ses côtés. Pourquoi Baal tenait-il particulièrement à eux ?

Elle avait dû suivre leur manège depuis le début. Mais elle ne savait rien des cartes de MacAsgaill, apparemment. Pourtant, ses deux acolytes et elle avaient le même objectif que Baal. Ils voulaient mettre la main sur le terrien. Esmelia se demandait pourquoi ?

Baal avait été plus rapide qu'eux. Ils tentaient maintenant de reprendre la main. Peut-être par un échange ? S'ils parvenaient à l'avoir elle, alors ils proposeraient un échange. Ce n'était pas très clair dans leur esprit. La raison leur dictait que la diplomatie était le meilleur moyen d'obtenir ce qu'ils désiraient. Mais leur haine de Baal était beaucoup plus forte que la raison. Quant à Baal, il était clair dans son esprit qu'il ne leur laisserait jamais les terriens. Elle en aurait presque sauté de joie.



(Suite Chapitre 04.4)



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Récit steampunk à lire sur :
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L’ORIGINE DE NOS PEURS


Tome 1 : Esmelia



Chapitre 07.4


— Ils ont l'air tellement humain.
— Ils le sont, du moins en apparence, répondit MacAsgaill. En réalité, je n'en suis pas certain. Je ne crois pas que qui que ce soit ait essayé de le savoir... Qui cela intéresserait, à part nous...

Elle réfléchit un court instant, puis répondit avec un léger sourire :
— À part les Humains eux-mêmes, je ne vois pas effectivement. Vous imaginez ? Cela représenterait la fin de la solitude de notre espèce... Non seulement l'humanité découvre qu'elle n'est pas la seule espèce pensante dans l'univers, mais en plus l'une de ces espèces lui ressemble comme deux gouttes d'eau.
— Même deux gouttes d'eau peuvent donner l'impression d'être semblables et être très différentes l'une de l'autre. On dit, par exemple, que les drægans ont de très nombreux pouvoirs, notamment celui de prendre différentes apparences.

Cela pouvait expliquer pourquoi elle n'avait pas remarqué le trio plus tôt.
— Si c'est le cas pourquoi avoir choisi celle des humains. Ce n'est pas franchement la meilleure. En plus, elle n'a pas l'air d'être l'espèce la plus répandue dans cet univers. Vous en voyez beaucoup parmi cette foule ? À mon avis, il y a sûrement une bonne raison à cela.

Will MacAsgaill haussa les épaules.
— Je n'en sais rien. Ce qui est rare est cher, dit-on. Du coup, les autochtones considèrent les drægans comme des dieux, peut-être parce qu'ils ont une apparence humaine. J'ai trouvé des textes parlant d'eux. Je suis parvenu à en traduire quelques-uns. Il y est dit que les drægans ont dominé des galaxies entières... Qu'ils se sont battus entre eux... et que ces guerres intestines les ont conduits à leur quasi-extinction.
— Une espèce quasiment éteinte, mais encore crainte... poursuivant son autodestruction. Et on a la chance d'en avoir quatre sous les yeux.
— Je n'irai pas jusqu'à dire que c'est une chance, soupira-t-il résigné.

Elle ne lui laissa pas le temps de s'apitoyer sur son sort.
— Dites, si mes souvenirs en mythologie sont corrects, il y avait un dieu phénicien qui s'appelait Baal, est-ce que cela pourrait avoir un rapport avec lui ? demanda-t-elle en tendant le menton en direction du drægan.
— C'est possible. Mon amie, lorsqu'elle était sur la Terre, a été très surprise de constater que nos dieux antiques portaient des noms drægans. Il peut y avoir plusieurs explications à cela. Toutes peuvent paraître plus folles les unes que les autres. Peut-être que nos dieux antiques avaient la possibilité d'accéder à d'autres galaxies, qu'ils y ont régné, et qu'il est de tradition dræganne de donner le nom d'un dieu aux nouveaux nés... Ou alors, à un moment ou à un autre, les drægans ont vécu sur la Terre... Peut-être l'avaient-ils conquise. Leur technologie avancée, leurs pouvoirs les ont probablement faits passer pour des dieux aux yeux des humains de l'antiquité.
— Des dieux ? Cela pourrait se tenir. Ils sont plutôt beaux et dégagent une certaine puissance. Si, en plus, leur longévité surpasse de loin celle des humains...

William acquiesça.
— J'avoue que j'aimerais bien les étudier : savoir s'ils nous ressemblent vraiment au-delà de leur apparence, si nous sommes apparentés, s'ils naissent humains, s'ils le deviennent grâce à leurs pouvoirs, ou à une manipulation génétique, ou si c'est seulement une sorte d'illusion qui nous les ferait voir tels que nous le souhaitons. Peut-être que leur enveloppe est une sorte de véhicule créé pour abriter un parasite intelligent vivant en parfaite symbiose avec son hôte.
— C’est une hypothèse très courante… en science-fiction, fit-elle remarquer Je me suis toujours demandé comment un hôte … pouvait vivre en étant spectateur dans son propre corps...
— Je suppose qu’il… que son âme finit par s’éteindre au bout d’un certain temps... À moins qu'il n'en ait pas, ou qu’elle soit dissociable du corps. Cela remettrait en cause tous nos fondamentaux... poserait des questions sur notre nature...
— Vous n'en aviez jamais rencontré avant celui-ci, n'est-ce pas ? le coupa-t-elle.
— Non, admit-il.
— Je comprends mieux votre enthousiasme.
— Jor... mon amie en a rencontré quelques-uns. Le plus ancien se nommait Amon Râ. Il aurait vécu plus de dix mille ans... Il aurait pu vivre encore quelques millénaires de plus s'il n'avait pas été atomisé avec son vaisseau. Devinez par qui ? On peut dire qu’il était décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec son adversaire.
— Atomisé ? Il faut vraiment qu'ils soient résistants pour en arriver à cette extrémité.

C'était plutôt une bonne nouvelle...
— Ou le résultat d'une bataille spatiale... que Râ a perdue. D'après ce que j'ai appris, certains drægans, comme Râ, étaient des souverains... plus que des dieux. Ils régnaient sur des planètes entières, peut-être même des galaxies. Ils avaient adapté à leurs besoins, ou à leur nature, un système social qui se rapprocherait de celui qui était en cours en Italie durant la Renaissance. Associez les Médicis, les Borgias et les Tudors, et vous aurez une idée de ce que pouvait être la société dræganne.
— S'ils ont quasiment disparu, ils ne doivent plus représenter un grand danger.
— Ça, je n'en mettrai ni ma tête, ni ma main à couper. On n'entend plus parler d'eux. Cela ne veut pas dire qu'ils ont disparu définitivement.
— Je comprends : les survivants peuvent s'avérer être plus dangereux.

D'un petit mouvement du menton, il désigna Baal.
— À ma connaissance, il est le dernier représentant d'une grande maison ou famille, encore existant.
— À votre avis, quel âge a-t-il ?
— Difficile à dire. Il pourrait avoir deux mille ans environ.
— Un jeune homme, comparé à ses cousins égyptiens.
— Et peut-être à d'autres plus anciens, répondit-il sans la moindre intention de faire de l'humour.

Elle ne put s’empêcher de pencher la tête pour l’observer à nouveau. Il le remarqua et leur tourna ostensiblement le dos. Il savait qu'il était leur sujet de conversation. Y prenait-il plaisir ? D'après le portrait peu flatteur que Will venait d'en dresser, ce n'était pas l'humilité qui étouffait l'espèce.
— Un âge qui vous coûte plus cher en bougies qu’en gâteau, lâcha-t-elle avec un léger sourire.

(Suite Chapitre 07.5)



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