L'étrange histoire de l'Homme de Noël

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mat vador
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L'étrange histoire de l'Homme de Noël

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Je sais bien que la période en question est passée, mais je propose tout de même à qui voudra cette nouvelle que j'ai rédigée à l'occasion d'un concours ayant pour thématique les fêtes de fin d'années, sur un autre forum. Il n'y a aucun rapport avec Stargate ni avec une quelconque autre franchise préexistante, c'est un récit indépendant, cependant il est bien question de Science-Fiction et de Merveilleux. C'est un petit texte, je le publie ici en intégralité et d'un seul coup.

Je trouve moi-même certains enchaînements trop rapides, mais j'ai dû composer avec une restriction de longueur dans le règlement, ainsi que d'une date limite dans le temps ;)



Il y avait déjà plusieurs heures maintenant que la neige entreprenait de dévaler le ciel en milliards de gros flocons généreux, pour venir s’amonceler sans fin au dessus du Village et de ses alentours. Depuis qu’un manteau blanc de plus d’un mètre d’épaisseur avait enseveli les pieds des larges troncs et alourdi leurs cimes, la dense forêt verte voisine était entrée en hibernation. La couverture ainsi tissée était telle que presque plus aucun flocon ne parvenait encore à se glisser entre les maillages de branches et d’aiguilles de sapin enneigées, pour venir s’écraser silencieusement, dans l’ombre, sur le tapis blanc et gelé recouvrant le sol entre les arbres. Il en serait ainsi pour toute la durée de l’hiver, et il était temps pour les créatures du froid de sortir dominer la création jusqu’au retour de la saison verte.
Dans la grande vallée elle-même, de l’autre côté du Village, l’herbe grasse avait laissé place au désert immaculé, typique des hivers chargés. Sous la pression continuelle des flocons qui poursuivaient leur chute sans faiblir, sa beauté restait absolue, les quelques outrages à l’harmonie glacée dû aux sabots des cerfs et des licornes, ainsi qu’aux bottes de cuir des promeneurs, ne résistant pas longtemps face au constant renouvellement de la masse d’eau rigidifiée venue du ciel.

Si en son cœur, la foret demeurait désespérément silencieuse, glacée, ombrageuse et immobile, le Village avait pour sa part conservé, comme à son habitude, l’intégralité de ce qui faisait sa flamme et son souffle de vie. La grande étendue boisée n’aurait pu que se laisser endormir par la déferlante réfrigérante; mais les petites bâtisses aux pierres épaisses, aux toits arrondis dont le manteau de saison couvrait les tuiles rouges, et aux cheminées expirant sans cesse leurs volutes de fumée braisée, constituaient la coque isolatrice sous laquelle la vie des hommes et des femmes suivait son cours, imperturbable car protégée du froid.
Imperturbable? Point tant, car en réalité un Villageois averti savait, pour sa plus grande joie, que cette période de l’année n’était pas celle de la routine pour lui et pour les siens. De fait, le froid lui-même devenait annonciateur de plaisir, et un réseau étrange et peu banal s’était superposé aux petites masures de pierre, dont les fenêtres et les portes en bois massif, toutes circulaires, donnaient de toute leur masse pour contenir le froid sur leurs paillassons. Ce réseau, harnaché sur tous les murs du Village, était fait de billes lumineuses vivement colorées et tout aussi scintillantes, d’enseignes fluorescentes dispensant leurs slogans festifs dans un curieux alphabet désordonné, et d’hologrammes, qui projetaient en l’air des formes tridimensionnelles animées, de préférence aux couleurs criardes. On y retrouvait pêle-mêle, tournant en boucle sur elles-mêmes, l’animation d’une danse effectuée en cercle par de petites silhouettes vertes aux faces dorées. D’un ballet sautillant de gros paquets aux papiers cadeaux bigarrés. D’une soucoupe volante au cœur sphérique de couleur neige et à la couronne circulaire de couleur rouge, cette dernière arborant une balustrade d‘or au bord de sa tranche. Et davantage encore, formant au final un bien singulier enchantement de formes irréelles et de couleurs acidulées. Patchwork répétitif de rythmes hypnotisants, de mystérieuses comptines traditionnelles jouées par des instruments artisanaux ricochaient sans interruption sur chaque face solide du petit nid de civilisation.

Le Village était d’ordinaire solennel avec, tout en pierre grise, en bois brillant et en tuiles rouges, ses maisons en forme de champignon, de sphère ou de cône, mais aussi ses rues et sa place publique aux pavés d’argent, ou encore ses lampadaires ronds à la lumière d’or. Et, bien sûr, son haut château aux tours pointues, au pont-levis bardé de gargouilles effrayantes et aux créneaux massifs, accueillant le Roi au sommet d’un piton rocheux qui s‘élevait à plusieurs dizaines de mètres au dessus du sol. Mais à cette période de l’année, les riches décorations de lumière colorée, soulignées par la pureté des bandes neigeuses, recouvraient tout dans la cité; éclipsant même les bas-reliefs baroques du clocher à l’allure de donjon, et conférant à l’ensemble une apparence parfois proche de la fête foraine. L’impression était encore renforcée par le va-et-vient incessant des machines à vapeur, aux carrosseries forgées dans le métal préféré des hommes riches et pauvres: véhicules à deux, quatre ou six roues au sol, et zeppelins en l’air, dont le ronronnement perpétuel faisait vibrer les chaudières, engrenages, boulons et autres mécanismes, toujours à la même fréquence et à la même intensité, du moins tant que tout fonctionnait normalement.
Quant aux longs bonnets rouges et blancs des vaches du champ voisin, ils n’étaient pas pour atténuer cet étrange sentiment de félicité.

En dessous du pont sculpté, dont les quatre piliers d’encadrement supportaient des sphères lévitantes, même la glace prenait une texture singulière sous l‘effet de la lumière citadine, illuminant d’étrange manière les poissons philosophes qui, immobiles, y attendaient leur dégel. Chaque saisons froide, lorsque toute la rivière gelait, ces petits habitants à nageoires et à écailles s’y trouvaient pétrifiés, sans autre choix que d’attendre leur libération au printemps suivant. De leurs longues périodes d’introspection qui suivaient, découlaient leur qualificatif.

En bordure de la petite agglomération, flottait en l’air un majestueux vaisseau spatial de grande taille. Ce dernier avait une silhouette de pointe de flèche, et semblait taillé tout entier dans un gigantesque bloc d‘un brillant mais opaque diamant cyan. Côtoyant les vagues immobiles et les dômes sculptés sur sa surface, seuls s’en échappaient des antennes, des tourelles, des citernes, des télescopes, deux énormes cheminées de paquebot, et d’autres structures métalliques dorées, soudées au bloc quartzeux composant le gros de l’engin triangulaire, plat et allongé. La poupe verticale de ce dernier formait une ouverture à l’allure de bouche entrouverte, dans laquelle étaient nichés trois énormes réacteurs alignés. Un quatrième était lui perché tout à l’arrière du dos du vaisseau, surplombant le réacteur du milieu.
L’énorme chaîne qui retenait l’ancre au sol se tendit, puis quitta la terre ferme, progressivement hissée à bord par un quelconque mécanisme dissimulé. Puis ce fut la lourde masse de l’ancre qui, à son tour, disparut à l’intérieur de la titanesque machine volante. Et alors cette dernière s’envola, son nez cristallin pointu dressé en premier vers le ciel. Un klaxon à la sonorité sourde et grave gronda au dessus du silence matinal, puis l’astronef disparut au loin, suivi de deux volutes d’étincelles colorées expirés par les cheminées géantes.

Le ciel, pour le coup aussi blanc que le sol, était sans nuances mais clair. C’était, de surcroît, le ciel de l’aube; faisant perdre de son sinistre fiévreux au labyrinthe de rues asymétriques, aussi bien en tailles qu’en formes. Au terme de l’une de ces ruelles aux maisons extravagantes qui n’avaient d’autre uniformité que celle de leurs matériaux, s’ouvrait une plus large avenue. Cette dernière se soulignait par ses énormes gouttières anguleuses, par ses balcons sculptés aux formes oniriques, par ses fenêtres imposantes, ainsi que, sur l’axe central de la voie publique, par une série d’arches en pierre de taille et de forme différentes. Tantôt arrondie, cubique ou triangulaire, leurs ombres étranges projetées au sol par les lampadaires faisaient peur aux enfants pendant la nuit, avant de s’effacer piteusement le jour.

Coincée entre deux bâtisses plus chargées et plus massives, une petite maison se tenait là, toute ratatinée au fond d’une impasse étriquée. Bien qu’elle ait été conçue avec un rez-de-chaussée et un étage, cette dernière passait pour être la plus trapue du Village. Rien ne se détachait du tronc circulaire aux larges briques de pierre et, fonctionnant manifestement à plein régime, la cheminée aussi épaisse que tordue se trouvait solidement perchée au coin du toit conique et inégal, qui évoquait grossièrement le capuchon de certains champignons. Le rouge brillant des tuiles se distinguait encore quelque peu sous la neige, quoique très atténué.
En dessous des fenêtres aux embrasures tapageuses et aux lourds volets de bois, non loin de la grosse porte d’entrée qui se découpait en cercle sur le mur, était plantée, quelque peu de travers, la grosse boite aux lettres rouge. Bien qu’alourdie par son chargement épistolaire quotidien, elle indiquait comme toujours, en lettres de bois maladroitement clouées les unes à la suite des autres, le 4,5 bis Impasse de l’Enfer & Avenue des Diamants d’Encelade. La maison des Jackard.
Un soldat passa devant le cul-de-sac, le visage rendu méconnaissable par son casque à pointe et par ses grosses lunettes fumées d’aviateur, dont la lourde monture de cuivre était maintenue en place par une lanière de cuir nouée derrière le crâne. Bien qu’alourdi par le jetpack aux grosses tuyères couvertes de suie qui était harnaché dans son dos, ses mains gantées tenaient bien haut le fusil au viseur circulaire soudé au bout du canon. Il faut dire que son exosquelette, bien qu’inquiétant lorsque les engrenages des articulations grinçaient, lui était d’un secours considérable dans le moindre de ses mouvements.

Il fixa la masure quelques secondes, puis poursuivit sa ronde, entre amusement et indifférence. Si à ses yeux, comme à ceux de tout autre étranger, la masure pouvait donner l’impression de se recroqueviller tant bien que mal, toute grelottante, pour espérer survivre aux rigueurs hivernales, elle aurait plutôt évoqué à ceux qui l’habitaient la douce chaleur d’un foyer intime et d’un nid douillet.
À l’intérieur, l’éclairage vacillant des grosses ampoules était venu en renfort de celui, moins lumineux mais plus présent, de l’âtre ronflant. Car à l’extérieur, le jour matinal était de toute façon bien trop fade pour tirer les pièces en fouillis de leur pénombre.
Il semblait que le nœud de la demeure se tienne dans cette longue et étroite pièce centrale, partagée entre un salon et une salle à manger. Le sol n’étant pas tout à fait à plat, les meubles non plus n’étaient pas totalement symétriques, et leurs assises bancales étaient spécialement conçues pour épouser du mieux possible les formes inclinées du plancher. Son vieux bois grinçant était à peine discernable, dissimulé dans la majeure partie de sa surface par les différentes couches de vieux tapis. Ils étaient pour leur part rêches et poussiéreux, mais au moins, calorifiquement neutres du point de vue des pieds nus.

Depuis des générations, la philosophie des Jackard en matière d’organisation pouvait se définir d’une unique formule: empiler le bazar contre les murs, c’est une méthode de rangement comme les autres. Et un unique coup d’œil embrassant l’ensemble de la pièce attestait du fait que la famille soit restée fidèle à elle-même jusqu’à aujourd’hui. La majorité de la surface des murs était dissimulée par un cimetière d’armoires et de commodes, qui pour certaines d’entre elles ne paraissaient tenir debout qu’en s’appuyant contre le mur ou contre le meuble d’à côté, et qui étaient parfois inaccessibles au vu des pièces de grenier accumulées à leurs pieds. D’une certaine manière, le dit grenier était précisément descendu dans cette pièce dont la vie quotidienne était pourtant la vocation.
Le vieux bois terne des meubles portait encore tant bien que mal les tas informes d’antiques parchemins froissés, déchirés, oubliés, et jetés-là dans le désordre le plus total. Il était de notoriété publique qu’en aucun cas il ne fallait se risquer à poser le moindre bout de parchemin supplémentaire sur ces piles anarchiques, restées en équilibre fragile des années durant. Sous peine d’être aussitôt englouti sous une vague de papier plus vieux que soi… De surcroît, une multitude de sous-tiroirs magiques pendait piteusement des différentes armoires, les compartiments grands ouverts, presque déboités, et débordants d’autres papiers ou d’outils étranges, tandis que les clés rouillaient dans les serrures inutiles. Aussi, chaque centimètre cube qui n’était pas occupé par une colline glissante de vieux parchemins l’était par un fatras de formes singulières, tassées-là du mieux possible et à coup de pied si nécessaire. Outre les collections de grimoires ancestraux aux reliures de cuir et aux lettres gothiques entassées sans respect, l’on distinguait ici plusieurs globes terrestres en relief, bardés d’indications manuscrites et de couleurs peintes, indiquant chacun des continents, des océans, des reliefs et des noms différents. Mais aussi des gyroscopes précieux; des sabliers ensorcelés; d’incompréhensibles pièces mécaniques; des sacs de toile à nœud coulant; des lampes à noirceur; des gramophones à silence; des lunettes astronomiques à première vue trop petites pour servir à grand-chose; des robes de sorcellerie rongées par les mites; des bocaux et des fioles aux formes singulières et au contenu périmé; des montres à une demi-douzaine d’aiguilles allant de gauche à droite ou de droite à gauche, changeant parfois de direction d’elles-mêmes et sans raison apparente. À la place de plusieurs chiffres étaient retranscris des lettres, des symboles occultes, de petits dessins de planètes ou d’autres choses encore.

Là où il n’y avait pas d’armoires, il y a avait un vieux divan fatigué, à l’aspect aussi mou qu'un matelas qui aurait simplement été posé là. Et au dessus de lui, placardés aux murs, des tableaux: parfois des portraits, parfois des paysages, pas forcément laids mais rendus plus ternes que nature par le manque de lumière et par la pellicule de poussière qui les recouvrait; enfin, tous les petits interstices ici et là avaient été colonisés par les toiles d’araignée, et tout objet assez petit pour y être égaré se retrouvait à terme impitoyablement étouffé sous la poussière, si ce n’était rongé par les souris. Il y avait longtemps que ces dernières avaient mutées pour résister aux poisons dispersés par la famille.
La tradition voulait que Grand Père, alors enfant, ait oublié un petit robot de bois il y a de ça plusieurs décennies, dans un coin de la maison qui était alors plus dégagé. Le jouet animé n’avait pas quitté sa place depuis, et avait ensuite été pratiquement emmuré avec l’arrivée de ces singuliers sables mouvants constitués de parchemins, de grimoires, d’ustensiles quotidiens, d’objets magiques et de meubles branlants, le rendant inaccessible, pour peu qu’on ait seulement pu le localiser. Cela remontait à plus d’une génération, et pourtant, les cadets de la maison assuraient entendre parfois les petits cris étouffés de l’automate, qui cherchait désespérément à trouver une sortie dans le volumineux amoncellement de désordre afin de rejoindre son maître. Et puisque les enfants avaient dit vrai pour le monstre sous le lit…

À l’extrémité de la pièce, ronronnait le feu de bois généreux. Les buches braisées se consumaient depuis des heures entre les briques de la cheminée ancienne, elle-même de contact brûlant. Les chaussettes qui y étaient accrochées -par pure tradition, l’Homme de Noël ne déposant jamais rien dedans- étaient d’ailleurs de contact très chaud. Non loin de la cheminée, se tenait un escalier de bois: juste une rampe et des marches, le comble restant creux.
De l’autre côté de la table de la salle à manger et de ses chaises, improbables formes gothiques à la peinture noire et au velours rouge sang, trônait la vieille horloge grinçante. Le tat-tac envoutant du balancier de cuivre noirci par le temps résonnait encore et encore, comme un métronome, invariable. Mais son rythme entêtant ne pouvait pas couvrir le bruit aigu du brouhaha voisin, dans la partie salon de la longue pièce. Cette dernière était vaguement délimitée par un long canapé placé en travers de la salle, comme le tracé symbolique d’un mur imaginaire. Un malheureux drap taché pendait du plafond, étiré dans la longueur au dessus du dossier du divan, pour achever l’illusion de séparation en deux de la pièce. Le canapé et son drap tendu ne mangeant pas assez de largueur d’un mur à l’autre au goût des propriétaires, on avait placé un fauteuil mauve contre l’autre mur, dans l’alignement du divan. Cela ne laissait qu’un petit interstice où l’on passait un à un pour se rendre d’une partie à l’autre.
Le dit fauteuil était assez étroit et rigide, mais son dossier rembourré était très haut et circulaire, pour une assise assez basse, ce qui donnait parfois l’impression qu’il avalait tout rond les individus qui s‘y asseyaient trop brusquement; chose dont il était d’ailleurs soupçonné au sens propre en ce qui concernait le chat de la famille, aperçu pour la dernière fois faisant ses griffes sur le dossier de l’incriminé il y avait quelques mois de cela. Le temps de tourner la tête, et puis plus rien.

Au dos du divan faisant la jonction, se tenait le seul élément passager de l’aménagement de la maison; le gros sapin vert et scintillant, couvert de ses guirlandes, de ses bougies et de ses boules de toutes les couleurs. Tout en haut de l’arbre, était comme d’habitude perchée la traditionnelle soucoupe volante de Noël: le cœur sphérique d’un blanc neige, l’assiette plate rouge vif, puis l’élégante balustrade d’or sur la face dorsale de cette dernière, autour du bord extérieur.
Au pied du sapin restait, comme il était de coutume, la crèche; celle-ci était une véritable institution. L’oublier eut été un sacrilège moral. Alors une fois de plus, comme cela arrivait chaque hiver depuis des siècles, était retranscrite la scène pieuse à l’origine de la croyance en la belle fête de Noël.
À gauche, les trois Villageois en loques et en guenilles, entourés d’un cerf, d’une biche et d’une licorne, étaient à genoux, les mains jointes en signe de prière et d’extase. À droite, les deux puissants guerriers Centaures Cylopéens ruaient et se protégeaient l’œil avec le bras, leur peau rouge et noire n’inspirant soudain plus aucune crainte, leurs longues cornes et leurs grandes canines finalement inutiles. Épées, boucliers et lances lâchées au sol, l’un des monstres était déjà en train de faire volte face, prêt à décamper au galop.
Et tout au centre, il était là, perché sur un rocher. La combinaison rouge du personnage était marquée de bandes blanches aux articulations et aux jointures principales, son casque en forme de bulle solidement enfoncé autour de la tête. Ce dernier était d’un blanc impénétrable, dissimulant à tous le visage de l’Homme de Noël. Il tenait à bout de bras, tendu au dessus de sa tête, le célèbre chapeau haut de forme, symbole de magie.
Au sol, devant le roc et juste en dessous de l’Homme de Noël, deux petites silhouettes vêtues de costumes vert à capuche pointue et aux visages dorés se tenaient par la main. De face vers l’extérieur de la crèche, elles levaient la paume à hauteur de visage, comme en signe de paix.

Revenons à des considérations plus concrètes. Pour l’heure, le fauteuil mauve calé contre le mur non loin du canapé était occupé par la petite Roxane, le poing sous le menton et le regard dans le vague. En même temps que ses yeux étaient orientés vers l’écran de télévision, la fillette aux cheveux rouges maintenait machinalement sa robe de chambre tirée contre son intimité, pas dupe des observations scientifiques que ses petits frères Némo et Lancelot cherchaient furtivement à attraper entre deux partie de chevalier de l’espace ou de chasse au monstre. les garçons turbulents sautillaient et couraient sur la moquette, se jetaient derrière les grosses malles, et sautaient par dessus le canapé écrasé en provoquant une pluie de paillettes et d’aiguilles de sapin, dans une cacophonie de cris, de commentaires, d’injonctions et d’onomatopées. Cela fatiguait singulièrement le malheureux Grand Père, tout crispé dans son coin de divan affaissé. Imperturbable, le jeune César dormait quant à lui en chien-de-fusil à côté de son ancêtre, une grosse couverture laineuse pour cocon.

Attirant les regards plus ou moins concentrés de Roxane et de Grand Père, un grand cadre métallique occupait le fond de la pièce. Une fois n’était pas coutume, lui aussi était d’or, ou du moins revêtait l’apparence du doré. Mais cela n’était pas le plus intéressant dans son cas: sur un écran à l’aspect littéralement liquide, une image animée aussi réaliste que celle du monde réel, si ce n’était encore plus belle, flottait. Elle était à la verticale dans le cadre, et il s’en échappait un léger effet de relief. Tandis que les personnages qu’il représentait discutaient, l’écran donnait de temps à autre naissance à de petites ondulations circulaires, comme des ondes de choc. D’une certaine manière, c’était l’effet d’un pouce titillant la surface parfaitement lisse d’un lac un jour sans vent. De même, l’on apercevait parfois de petites bulles grossissant tout en bas du cadre brillant, avant de s’en détacher puis de filer à toute allure jusqu’en haut de l’image, longeant l’écran de l’intérieur.

Lorsque le générique de fin remplaça le film sur le rideau d’eau, Grand Père saisit à tâtons la grosse télécommande en métal, dont l’antenne proéminente en forme d‘éclair s‘achevait sur une bille. Puis de toute sa force, il pressa au hasard l’un des gros pistons à l’odeur de cuivre.

Ce fut comme si quelqu’un avait ôté le bouchon au fond de la baignoire. L’image disparut, et dans le voile aqueux se creusa un tourbillon qui absorba tout l’intérieur de l’écran. Puis ce dernier s’effondra en un nuage d’écume, sans que la moindre goutte ne quitte l’espace vertical étroit, en lévitation à l’intérieur de l’embrasure du cadre. Puis l’écume se reconvertit en une surface d’eau aérienne, troublée de quelques bulles fugitives. Finalement, une nouvelle image pure comme le cristal se forma en elle. Celle d’un homme roux à favoris, habillé d’un haut de forme vert et d’une redingote de même couleur au col rigide, très haut et élancé. Dans ses poings gantés de blanc, il enserrait la poignée d’une cane.

-Grand Père! Le roi passe à l’hydrovision! Jubila une Roxane tout à fait réveillée, et même quelque peu hystérique.
- … et je félicite notre prestigieuse Académie de Magie, Science & Toutes Ces Sortes De Choses pour ce nouveau succès de l’Homme sur la nature, acheva le haut personnage à l’attention de spectateurs plus attentifs. Pour finir, je ne pourrais pas vous quitter sans vous rappeler à tous que ce 25 décembre 1997, nous fêtons Noël.

Quelque chose remua à la surface de l’image, et un étrange volume rond et transparent s’en extirpa, comme une bulle; et pour cause, c’en était une. D’autres se formèrent, quittèrent l’écran et s’amoncelèrent à l’extérieur, formant, comme le plus étrange spectre que l’on ait jamais vu, le visage en relief du Roi, chapeau haut-de-forme compris. Puis les bulles grossirent et se multiplièrent, si bien que devant la petite famille immobile, comprenant le dormeur maintenant sur pieds, ce fut toute une statue mouvante composée en intégralité de bulles qui prit forme dans le salon, devant la télé. La créature était toujours reliée à cette dernière par une autre bulle en forme de tuyau, allant de l’un à l’autre.

Le Roi-Bulle pointa le pied de sa canne-bulle vers le torse de Roxane, qui s’était redressée comme au garde-à-vous. Son ustensile -et toute sa personne- ressemblait à l’une de ces sculptures sur ballon de baudruche que l’on faisait pour les enfants lors des fêtes foraines, à ceci près que celui-ci, tout en restant beaucoup plus raffiné, était incolore, translucide, luisant et d’aspect singulièrement fragile.
-Que fête-t-on cette nuit-là? Demanda le monarque d’un ton inquisiteur.
-La victoire de notre peuple sur ses oppresseurs après que l’Homme de Noël arrivé dans sa soucoupe volante nous ait fait don de la science magique, récita précipitamment la fillette. Depuis, nous le célébrons chaque année à la date anniversaire, et il nous offre encore des cadeaux par amour pour les Villageois.

Le visage-bulle se colla presque à celui de Roxane. De sa bouche sans opacité et presque immatérielle sortit un autre son bien réel, sous la forme d’une seconde question au ton appuyé.
-Et que faut-il faire cette nuit, pour avoir plein de cadeaux et de charmes magiques? Siffla la voix aigue.
-Il faut aller au lit et ne pas en sortir, répondit timidement la gamine aux cheveux rouges. On ne doit pas déranger l’Homme de Noël et ses robots pendant qu’ils travaillent.
-Sinon? Compléta le souverain.
-On est puni, intervint Lancelot, plus loin.
-Oui, termina le Roi en tournant la tête vers lui. Alors n’oubliez pas, ce soir, tous au lit! Joyeux réveillon et joyeux Noël à tous!

Toutes les bulles explosèrent les unes contre les autres, n’en formant plus qu’une seule, informe. Le gros boudin de la taille d’un polochon fut aspiré à l’intérieur de l’hydrovision, qui reprit son activité normale.

-Grand Père, est-ce que Grand-Grand Papi va revenir aussi ce soir? Demanda Némo d’une voix enfantine, visiblement peu travaillé par ce qu’il venait de voir.
-Ne dis pas de bêtises, répondit Grand Père, maintenant debout, en dépoussiérant sa robe violette aux croissants de lune jaunes. Il recala ensuite entre ses oreilles son chapeau pointu assorti.
-Les fantômes ne peuvent pas diner au réveillon, ni n’importe quand, d’ailleurs, acheva-t-il.
-Et Monsieur Saturnin, il va revenir?
-Allons, les chats ne s’intéressent pas à Noël. De toute façon, j’en avais par-dessus la tête, des vannes pas drôles de cet animal.
-Grand Père, où il habite, l’Homme de Noël? Trépigna Lancelot.
-Ha, on dit qu’il habite seul sur la face cachée de la Lune, avec ses robots, conta l’ancêtre d’un air bonhomme.
-Sur la face cachée de la Lune! S’exclama Lancelot, horrifié. Tout seul là où il fait toujours nuit! Pourquoi il ne vient pas vivre au Village?
-Tu crois qu’il te passionnerait toujours autant si tu le voyais tous les jours? Rit Grand Père. Et puis, même s’il venait, il n’y aurait de décorations, de fêtes et de cadeaux qu’à la fin de l’année, comme toujours.
-Pourquoi il a un casque? Demanda César, le doigt dans le nez.
-Peut-être qu’il n’est pas beau, proposa Roxane, ou alors en fait il vit au Village et il ne veut pas qu’on le reconnaisse.
-T’es vraiment trop bête, Grand Père dit qu’il vit sur la Lune, soupira exagérément Lancelot avant de recevoir le poing de la fillette dans le ventre. Aussitôt, les deux enfants roulèrent au sol en faisant pleuvoir les claques et les cris.

La journée s‘était déroulée gentiment, avec son lot de jeux et de réjouissances enfantines. Roxane, l’ainée, Némo, le petit rouquin un peu enrobé, César, la grande perche blonde, et Lancelot, le garçon aux cheveux blancs, avaient joué à la turboluge -quand même raisonnablement loin du territoire des Indiens- tout le temps qu’ils n’avaient pas passé à s’empiffrer de biscottes à la confiture et de boissons chaudes au lait chocolaté. La nuit tombée, on avait dégusté le diner le plus ample et le plus délicieux de l’année, puis l’on avait rit et chanté, dansé et plaisanté. Mais maintenant, il était tard, et il fallait dormir, sinon, l’Homme de Noël ne se remontrerait pas de sitôt. Ce que Grand Père, ronflant déjà, ignorait, c’était que les enfants n’étaient pas sages, et ne l’avaient jamais été. Cachés dans le noir à la grande fenêtre du côté salon, entre l'hydrovision et le canapé, ils attendaient. Et ils virent.
-Taisez-vous! Regardez! Fit Roxane le doigt levé, en essayant de crier et de chuchoter à la fois.
Elle était bien là; dans le ciel noir, la soucoupe volante lévitait et tournait sur elle-même, surplombant silencieusement le Village endormi. Ses trois couleurs, neige, rouge et doré brillaient de mille feux, l’engin étant en effet quelque peu phosphorescent, et le halo coloré répondait au ballet festif des décorations de Noël qui elles, ne dormaient pas.
-Comment ils vont faire pour passer dans toute les maisons en seulement une nuit? S’inquiéta subitement Némo, triturant sa robe de chambre.
-Chut, regarde, piailla Roxane.
Un rayon lumineux rouge, en forme de vortex, perça du milieu de la face ventrale de la soucoupe pour filer vers le sol. D’abord fin comme un tourbillon sous-marin, son diamètre se distendit au fur et à mesure de sa descente, jusqu’à toucher le sol en tenant toute une maison sous sa cloche rougeoyante, ce qui arracha une série d‘onomatopées étouffées aux enfants espions. Il y eu une série de petits éclairs jaunes, puis le vortex fut réaspiré à l'intérieur de la soucoupe, laissant la maison normale, le tout dans un parfait silence. L’intégralité de la manœuvre avait duré une demi-douzaine de secondes.
La soucoupe volante sélectionna aussitôt le bâtiment voisin, et le vortex rouge vint le happer de la même manière, avant de s’en détacher presque immédiatement et de sélectionner une autre cible sans perdre une seconde.
-Ils font quoi? Pleurnicha César, toujours prompt à paniquer dés qu’il se passait quoi que se soit.

Personne ne lui répondit, mais le traitement de la maison suivante éclaira les jeunes. Après que le tourbillon de feu inoffensif ait happé un manoir, Lancelot fit remarquer l’étrange forme noire qui demeurait parfaitement immobile, suspendue en plein ciel. Sombre sur fond nocturne, elle était normalement invisible, mais elle se trouvait maintenant mise en évidence par la lumière colorée qui l’entourait et avec laquelle elle faisait contraste. La forme était en réalité un hibou en chasse, non seulement prisonnier de la cloche de lumière, mais aussi prisonnier du temps. Il fallait l’apercevoir vite, car la bulle ne restait jamais longtemps focalisée sur une demeure.
Lorsque le champ de force fut à nouveau ravalé dans la soucoupe volante de Noël, le rapace nocturne reprit son vol en à-coup et poursuivit sa traque comme s’il ne s’était absolument rien passé.
-Pour chaque maison, ils arrêtent le temps, comprit Roxane. Et passer dans chaque maison prend cinq secondes au lieu de dix minutes ou plus, déduisit-elle.
En effet, le processus était des plus rapides. Avec une poignée de secondes pour chaque toit, des rues entières passèrent au crible de la soucoupe en quelques minutes, sans qu’à aucun moment les jeunes ne se lassent d’observer la procédure. Même si depuis sa fondation, le Village avait acquis des dimensions plus proches de la petite ville que ce que son nom laissait croire, il demeurait de taille modeste.
Quartier après quartier, rue après rue, arriva très vite le moment où l’astronef de l’Homme de Noël s’apprêtait à survoler la petite Impasse de l’Enfer. Situation qui interpella soudainement Roxane.
-Hé! Mais on va être paralysé aussi! On ne le verra pas! Mais lui va voir que nous ne sommes pas au lit!
-Ho non, geignit César. On va même pas le voir et on risque d’être puni, poursuivit-il d’une voix tremblotante, les larmes aux yeux.
Roxane faisait tourner ses jeunes méninges plus intensément que jamais, totalement électrisée par l’urgence.
-Pour pouvoir déposer les cadeaux, ils ne peuvent pas être paralysés eux aussi. Ils doivent former une bulle hors du temps à l’intérieur des maisons, pensa-t-elle à voix haute, très vite.
-Mais où? Souffla Lancelot.
Le regard de la sœur ainée sauta d’une extrémité à l’autre de la grande salle.
-L’Homme de Noël et ses robots déposent toujours leurs cadeaux au pied du sapin, et rentrent toujours par la cheminée, marmonna Roxane.
Le sapin de Noël était au dos du canapé mis en travers de la salle, et surplombé par un vieux drap tendu dans la longueur pour séparer le salon. La cheminée était à l’autre extrémité de la grande pièce, côté salle à manger.
-Entre le sapin et la cheminée. On doit se cacher dans la salle à manger! Allez, grouillez-vous, acheva Roxane en partant à toute vitesse.
Il fallu faire le tour du canapé, pour passer un par un dans l’interstice laissé entre lui et le fauteuil, ce qui les ralentit considérablement.

Passée du bon côté, Roxane vit par les fenêtres l’air extérieur devenir rouge phosphorescent. Le rayon était sur eux. Elle songea un instant que tout serait fini dans une poignée de secondes, avant de se souvenir que de ce côté-ci du vortex, l’Homme de Noël et ses acolytes pouvaient très bien vaquer pendant une heure.
Elle se retourna, et vit, horrifiée, que contrairement à Némo et Lancelot, César n’était pas à côté d’elle. Ce dernier, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, était figé à côté du sapin qu’il n’avait pas pu dépasser, dans une position assez burlesque d’arrêt sur image pendant une course de vitesse.
Némo cria de bon cœur. De toute façon, Grand Père lui aussi était bloqué dans le temps, endormi dans la zone tampon du vortex, donc bien incapable de l’entendre ou de faire quoi que se soit.
Roxane attrapa fermement son frère Lancelot par l’épaule, alors que celui-ci cherchait à aller rejoindre César.
-Imbécile! Tu veux être bloqué toi aussi? Surtout ne sortez pas de la salle à manger.
-Il faut se cacher, et vite, se reprit Lancelot. Regardez, fit-il en désignant le comble sous la rampe de l’escalier de bois, qui était niché dans le coin à côté de la cheminée.
Il y avait des caisses de tout et de n’importe quoi devant, ce qui en faisait, pénombre aidant, la meilleure cachette du moment.
Accablés de chaleur dans leurs robes de chambre trop épaisses pour autant de stress et d’effort, Roxane, Némo et Lancelot se dissimulèrent au fond du comble, non sans manquer de se faire mal aux pieds, aux mollets et aux cuisses en enjambant l’amoncellement d’objets durs, mal rangés et aux formes inégales.
Prostrés dans le comble, derrière les caisses débordantes dont l’ombre les protégeait de la seule lumière du feu de cheminée, ils attendirent. Et dire que s’ils avaient été hors de chez eux, la soucoupe volante serait déjà passée à une autre maison, selon le référentiel du temps extérieur! Il y eut le bruit d’une grosse rafale de vent, qui effraya Roxane et ses frères, puis les flammes orangées virèrent au violet, ce qui leur arracha une exclamation admirative.
-Silence, maintenant, ordonna la fille aux cheveux rouges.

Un éclair jaune frappa sans bruit le sol au milieu de la cheminée, les faisant sursauter, puis un être vêtu de vert apparu là où avait touché la foudre, un gros sac balançant derrière l’épaule. Le feu violet léchait son corps et ses habits sans que rien ne semble ne serait-ce que chauffer. Il s’avança dans la pièce, et un autre éclair fit apparaître un second personnage identique dans l’âtre pas si brûlant. Enfin, un dernier éclair fit venir le héros de tous les enfants du Village.
Son scaphandre rouge était grand et mince, et brillait quelque peu à la lumière. Des bandes blanches métallisées soulignaient les articulations et les principales soudures de son costume, raisonnant avec ses gants et ses bottes, blancs également. Les multiples boulons et écrous dorés, ainsi que les pistons du même matériau sur son torse, apparaissaient comme autant de boutons d’or. Enfin, son secret était comme toujours préservé de tout coup d’œil indiscret par un casque opaque à la forme d’aquarium rond. Il était du même blanc que le cœur sphérique de sa soucoupe volante, ce blanc vaguement argenté et scintillant qui évoquait la neige et le givre.
-How, how, how, clama ce dernier arrivant d‘une voix ronde et chaude, mais malgré tout peu naturelle.
-Nous sommes chez les Jackard, informa la voix suraiguë de l’un des deux robot-lutins au costume d‘hiver verdoyant, incluant une capuche de laine pointue à grelot brillant.
L’un d'eux se tourna de telle sorte que les Jackard puissent enfin observer son étrange visage. Encadrée de sa capuche chaude, sa face irréelle était plate et solide, à la couleur étrange d’un doré teinté de vert brillant. Deux billes roses en guise d’yeux, et une découpure géométrique en forme de barrette horizontale, tenant lieu de bouche à jamais entrouverte là où aurait été placé l’équivalent Humain. C’était tout.
La matière les composant évoquait le bois traité d’un arbre noble.
-Regardez, déclara l’un des automates en montrant César, suspendu dans sa course et hors de l’histoire.
-Le petit César, s’étonna l’Homme de Noël. Sa surprise était passée non pas par son casque indéchiffrable, mais par l’intonation de sa voix bonhomme. Je ne l’aurais jamais imaginé en train de faire une bêtise, acheva-t-il.
-Peut-être pourrait-on passer l’éponge, monsieur, proposa l’un des acolytes en un sifflement fluet.
-Tu connais aussi bien le règlement que moi, Numéro Cinquante-Douze. La dernière fois que j’ai voulu faire une exception, on m’a tranché le bras entier. César Jackard n’est pas au lit, ses cadeaux doivent donc être remplacés par des paquets ensorcelés. La leçon servira pour les prochaines fois.
-Bien, monsieur.

Sous le regard médusé de Lancelot et des siens, les deux robots passèrent un bon quart d’heure à disposer au sol les gros paquets cadeaux appétissants, disposé en un joyeux désordre rangé savamment étudié. Certains étaient cubiques ou rectangulaires, d’autres, plus complexes, trahissaient la présence de robots-jouet en bois ou d’autres créations magiques atypiques.
À vue d’œil, les paquets de César ne présentaient rien d’anormal.

Lorsque tout fut fini, le premier automate retourna dans la cheminée et un éclair jaune venu frapper parmi les flammes mauves le fit disparaître.
-Cette année, ils n’ont pas mis de petite tablette avec des boissons et un casse-croûte, nota Cinquante-Douze avec espièglerie.
-Normal, à force que nous les leur laissions intacts. Ce n’est tout de même pas de notre faute si je ne bois que de la glace à peine fondue, et vous de l’huile végétale.

L’un après l’autre, les deux personnages disparurent par la cheminée, laissant les garçons et la fillette pantois. Pas longtemps toutefois, car soudain frappé d’un coup de folie, Lancelot bondit et se jeta dans le feu violet, où malgré les hurlements de sa sœur, il fut lui aussi désintégré par un éclair.
Depuis leur naissance, Roxane s’estimait responsable de ses jeunes frères. Alors, presque à reculons, elle pénétra l’âtre magique à son tour, ignorant les objections terrifiées de Némo. Ce dernier, ne voulant pas rester seul, accompli lui aussi le voyage sans retour.

L’intérieur de la soucoupe volante était phénoménal. Cachés dans une calle où ils avaient échappé à l’attention de leurs hôtes, ils avaient pu s’en rendre compte après que Roxane ait fini de hurler longuement sur Lancelot. Les guirlandes, les boules de Noël et les autres artifices recouvraient tout, laissant facilement comprendre que leur présence était ici normale et permanente. Mais la seconde chose que les visiteurs avaient pu remarquer, c’était le froid; glacial, blessant, comme une armée d’aiguilles vous pénétrant la peau de partout à la fois. Par le hublot, ils avaient vu, avec horreur, la soucoupe volante monter dans le ciel, et finalement gagner l’espace. Les trois aventuriers avaient longtemps pleuré, leurs larmes gelant sur leurs joues et irritant leur peau. Puis entre deux sanglots, Roxane avait décidé qu’une fois arrivés sur la Lune, ils devraient tous se dévoiler à l’Homme de Noël, en espérant que le Roi ne les punirait pas trop sévèrement. Ils ne pouvaient tout de même pas envisager de se dissimuler sur la face cachée de la Lune!

C’est encore par le hublot qu’ils la virent arriver. Après le cosmos, il y eut la grande bille du ciel nocturne, que le vaisseau spatial dépassa avant de bifurquer vers sa face sombre. La soucoupe volante approcha de la surface, laissant aux clandestins tout le loisir de détailler avec terreur la grande forêt qui courait à perte de vue. Particulièrement dense, elle ne laissait percer aucune clairière, et distinguer le sol était pratiquement impossible, d‘autant qu‘un brouillard des plus glauques était levé. Les arbres étaient aussi bien immenses en termes de largeur que de hauteur, et aucun d’eux ne portait la moindre feuille. Leurs cimes torturées avaient la forme d’éclairs et de lames tranchantes, hérissées aléatoirement vers le ciel noir aux reflets sanguins. La vue à l’infini du champ anarchique de pieux dépouillés, était la chose la plus sinistre et la plus infernale qu’ils aient jamais vu. Le bois des arbres lui-même n’était pas spécialement sombre, mais plutôt d’un marron ocre, à l’aspect sec et rugueux. De fait, il y avait une source de lumière dans la foret, de même intensité que celle du feu dans la cheminée. Elle semblait venir des troncs eux-mêmes, bien que ces derniers baignent dans une brume grasse.

Les trois compères n’eurent pas le temps d’en dire ou d’en penser davantage. La suite fut si subite, si imprévisible… certes, les objets et les automates qui se trouvaient à bord de la calle qu’ils avaient choisi étaient inertes, et visiblement abîmés. De là à comprendre qu’ils se trouvaient dans un sas, il y avait un monde.
La pièce se verrouilla, et sa paroi convexe glissa en une seconde jusqu’à s’être totalement rétractée. Le froid et le vent giflèrent les jeunes avec une violence inouïe. Puis, les systèmes internes du vaisseau spatial en perpétuelle rotation ne faisant plus effet dans la pièce, Némo fut brutalement aspiré à l’extérieur par la force centrifuge, et disparut dans le ciel lunaire en hurlant au milieu d‘un vol de détritus inanimés, les bras tendus vers sa sœur et son frère. Une fois le gros de la force d’inertie consommée, il chuta vers la surface et la forêt cauchemardesque, ses mouvements de pantin désarticulé en chemise de nuit ne lui étant bien entendu d’aucune utilité.
Parmi les guirlandes et les boules de Noël qui virevoltaient sans se détacher, Roxane avait pu empoigner une tuyère proche du mur tandis que son jeune frère Lancelot se cramponnait lui à ses jambes. Les deux enfants étaient donc levés à l’horizontale par rapport au plancher, accablés par le froid, le vent et l’extraordinaire force qui s’exerçait sur eux. Finalement, se sentant écartelée entre ses mains tenant la tuyère et son frère la tenant elle-même, les doigts de la fillette lâchèrent, et le tandem partit voleter dans le ciel obscur avant d’entamer l’inévitable descente.
La jambe de Roxane heurta une branche, et se brisa sur le coup, transperçant la fillette de douleur. Elle et son frère sentirent les excroissances de bois moins volumineuses se briser contre eux en les fouettant et en les lacérant, jusqu’au moment d’atteindre le sol à la fois mou et source d‘une nouvelle douleur.
Une énorme formation de gros corbeaux noirs croissant avec force s’éparpilla de tout côté lors du choc.

Roxane s’était évanouie, mais la souffrance ne cessait de se lire sur ses traits tourmentés. Quant à Lancelot, sonné, il pu constater le souffle coupé que malgré toute sa douleur, il n’avait rien de trop cassé, et que c’était sur un tapis de ronces noires qu’ils avaient atterrit, d’où les nouvelles plaies que leur avaient causé l’atterrissage. Mais au moins, ils étaient en vie.
Lancelot observa la jambe cassée de sa sœur, et recommença à pleurer bruyamment toutes les larmes de son corps. Non loin d'eux, il aperçut des éclaboussures de sang sur le tronc d’un arbre épais. Levant les yeux malgré lui, il retrouva le petit Némo et son vêtement de nuit grotesque, proprement empalé sur l’une des grosses branches se courbant vers le ciel en un long et solide pieu acéré. Son visage était figé dans une expression de stupeur innocente mêlée d’effroi, qui durerait jusqu’à ce que les diverses affres de la nature aient réduit l’expression faciale à l’éternel sourire ironique d’un crâne à nu. D’ici là, les corbeaux, dont un spécimen venait à l’instant de se poser sur la tête rousse du garçon, feraient leur œuvre.

Lancelot ne pensait plus à rien. Il était accablé de terreur et de désespoir, profondément traumatisé. Pourtant lorsque sa sœur s’éveilla péniblement, la dernière lueur qu’il restait à la maison jaillit dans ses yeux. Le garçon se rapprocha d’elle, et entreprit de lui confectionner une attelle.
Le froid était criminel, le vent assassin. Sous leur action, il devenait pratiquement impossible aux petits doigts boursouflés de se mouvoir avec efficacité. Pourtant, Lancelot acheva son bricolage de fortune, et malgré ses plaintes, il parvient à adosser sa sœur contre un talus de terre, de grosses racines et de mauvaises herbes.
Roxane avait vu le corps, savait qu’elle avait perdu son frère aimé et faillit à sa mission. Maintenant, c’était Lancelot qui devait la protéger. Ha! Qu’aurait dit Grand Père, face à ses petits enfants en robe de chambre dans une forêt glaciale de la face cachée de la Lune, l’un d’eux tout froid et sanguignolant, empalé au sommet d’un arbre démoniaque une nuit de Noël?
Ils restèrent ainsi, silencieux, pendant un temps qu’ils ne virent pas passer. Le froid qui les irradiait seconde après seconde devenait naturel, à moins que ce ne soient leurs corps qui soient déjà trop morts pour ressentir encore assez de choses. Toutefois, Roxane sentit bien la coulée chaude et visqueuse sur son épaule, anomalie calorifique au milieu de ce monde de froideur où rien n’était doux. Pourtant, c’était bien là. Tournant la tête, sa vue embrumée lui permit d’apercevoir la substance mousseuse et transparente, moins liquide que de l’eau.
De la bave.
Entre leur état physique, le brouillard, la température et le hurlement du vent, ils n’avaient pas perçu l’haleine fétide et le grognement menaçant de l’animal qui se trouvait pourtant perché sur le talus, au dessus de leurs têtes, la gueule baissée vers ces drôles d’intrus.
-Un... loup sélénite, hurla Roxane entre pleurs et frayeur, de toute la force qu’il restait dans ses poumons.
Instinctivement, Lancelot avait bondi sur ses deux pieds endoloris, et s’était éloigné, quand bien même sa grande sœur ne pouvait faire de même.

La créature était immense, de la taille du plus massif des chiens Danois, et pourvu d‘une musculature exceptionnelle. Son pelage hérissé était noir sur le dos et le dessus de la queue, gris sale ailleurs. Chacune de ses pattes puissantes se terminait sur un cortège de griffes géantes, l’une cassée nette à l’un des orteils de droite. Au dessus de sa puissante mâchoire dentée, soulignée par des défenses de sanglier, ses yeux rouges luisaient dans la nuit en perçant le brouillard.
Totalement dépassé tandis que sa sœur blessée restait là à sangloter, Lancelot vit deux autres paires d’yeux rouges s’allumer entre les arbres. Il resta interdit, tout tremblant, ses muscles alternant des mouvements de brusque départ avorté et de tentatives tout aussi douloureuses pour contenir ce premier réflexe.

Les trois loups sélénites s’étaient déplacé avec un calme insolent, et, contournant le talus, se tenaient maintenant entre Roxane adossée et son frère prêt à détaler.
-Je veux pas, sanglota Roxane, agitée de soubresauts.

L’une des bêtes sauvages se jeta sur la jeune fille hurlante, et la happa comme rien entre ses mâchoires de monstre préhistorique. Puis, alors que Lancelot était déjà loin, il la secoua comme un fétus de paille, et d’une traite, le deuxième loup lui arracha le bras au vol d'un coup de ses dents de prédateur. Celui qui la tenait dans sa gueule la brisa sur le sol ensanglanté puis l’y maintenue de ses pattes avant, et l’autre loup à la mâchoire déjà rouge mordit au plus profond de son estomac, la robe de chambre blanche étant quant à elle devenue méconnaissable.
Lorsque l’un des animaux replanta le petit corps entre ses canines et ses défenses, un congénère du loup attrapa la tête à la chevelure rouge à pleine gueule. L’autre, peu enclin à laisser sa part, tira de son côté. Le petit corps se déchira en deux et un flot rouge imbiba toute la terre gelée, venant nourrir les ronces aux épines noires.

Lancelot avait couru selon le réflexe moteur le moins réfléchi que l’on puisse imaginer, et n’avait pas la moindre idée d’où il se trouvait par rapport aux bêtes. Du reste, le garçonnet se prêtait maintenant au délicat travail psychique de l’être qui sait que sa vie ne pourra s’éterniser plus de quelques minutes. Toutefois, il avait trouvé une petite clairière cachée par les branches des arbres immenses, et il pouvait errer sans se faire encore plus mal aux pieds. Ses chaussons ne les avaient aucunement protégé depuis sa chute ici.

Désormais seul, Lancelot ne vit la berge qu’au moment où il posait le pied au bord de l’eau.
En était-ce vraiment? Elle avait la couleur, et semblait avoir la consistance, d’une espèce de boue noirâtre, d’eau stagnante grasse comme de la mélasse. Au milieu de la rivière sans remous et au courant d’une lenteur remarquable, le liquide semblait presque pétrolifère. Plus proche des rives, il avait quelque chose évoquant un sang épais.
Et l’odeur? Lancelot ne percevait que celle de son propre sang dans sa bouche.
Si la plage était dégagée et d’inclinaison progressive depuis cette petite clairière, ailleurs, autour de la rivière, la berge était abrupte, et couverte de ronces et d’arbres dont les troncs plongeaient parfois directement dans l’eau.
Il y eut quelques remous. Un long dos écaillé, vert sombre et couvert de piques, surnagea avant de plonger à nouveau.

Lancelot tressaillit et se retourna. Le plus petit et le plus maigre des loups l’observait, tranquillement posté à quelques mètres de distance face à lui. Ses deux congénères plus costaux l’avaient probablement évincé du banquet froid auquel les avaient convié sa sœur ainée, mais une compensation appréciable semblait maintenant s’offrir à lui.

Lancelot tomba à genoux, résigné, épuisé, et partagé dans l’étrange conflit entre ses muscles cherchant à protéger son corps malgré lui, et son intellect souhaitant se rendre le plus vulnérable possible pour que la mise à mort ne dure pas longtemps. Il n’y eut pas à déterminer de vainqueur. Alors qu’il s’apprêtait à bondir, sa longue langue passant et repassant déjà sur ses défenses porcines, le carnassier fit subitement volte face et s’enfuit en grognant.

Debout, à côté de l’enfant à genoux, l’Homme de Noël l’observait silencieusement, son expression comme toujours indéchiffrable derrière son casque teinté. L’extrême sophistication de son scaphandre bien entretenu jurait étrangement avec la forêt mortelle.
Il lui tendit la main. Exempt de toute pensée et de tout raisonnement, Lancelot la saisit comme dans un rêve, par automatisme. Mais, trop faible, il retomba alors qu’il tentait de se redresser. Qu'à cela ne tienne, l’Homme de Noël plaça alors sa paume sur le dos du petit homme, son bras contre l’arrière de ses genoux, puis le fit basculer, réceptionnant Lancelot dans ses bras.
Portant le garçon à hauteur de son torse, l’Homme de Noël traversa ainsi toute la forêt. Il semblait que rien n’ait pu seulement envisager de s’attaquer à lui, et même les ronces et les arbres paraissaient s’écarter sur son passage.
Après avoir traversé la forêt noire comme un terrain de golf, ils arrivèrent en vue de la maison de l’Homme de Noël, qui avait tant fait rêver Lancelot et les siens ces dernières années. Le château ressemblait à celui du Roi, sauf qu’il était construit sur un sol plat. Il était également plus large, moins haut, et sans tours. Mais l’on reconnaissait bien les douves, le pont-levis redressé, les gros créneaux, les bas reliefs et les gargouilles. La plus grosse différence venait cependant de son allure: le château était littéralement recouvert de décorations de Noël colorées et lumineuses, il en ressemblait presque à un manège.
En observant ceci d’un œil vitreux, Lancelot compris, malgré son état fiévreux, fatigué et moralement anéanti, qu’il n’y avait là rien de festif pour l’Homme de Noël. C’était tout simplement sa culture, sa civilisation.

Lancelot fut soigné avec savoir faire et attention. Mais, profondément traumatisé, rien n’animait encore le visage silencieux et absent de l’enfant perdu. Les robots-lutins lui firent visiter les ateliers, les laboratoires, les sucreries, tout ce qui servait à concevoir les cadeaux des Humains et entretenir à jamais la magie de Noël.
Rien de tout cela n’illumina son regard une seule seconde. Jusqu’à ce que, deux jours plus tard, Lancelot soit convoqué par l’Homme de Noël en personne.

Le petit garçon avait été pourvu d’un scaphandre semblable à celui que revêtait son idole. Il avait fini par comprendre que tout le château était aussi glacial qu’au dehors, car de ce froid, l’Homme de Noël en avait besoin pour vivre. C’était certainement la raison de son propre scaphandre lors des séjours sur Terre. Lancelot aurait pu survivre ici en étant juste très couvert, mais cela ne l’aurait pas empêché de souffrir de la température. Sa combinaison chauffée maintenait son confort.

Malgré son mutisme, le jeune Jackard s’étonna intérieurement de la sobriété des murs où il fut emmené rencontrer son sauveur. Les dalles en pierre répondaient aux épais murs nus, et dans la salle majestueuse de grandeur, ne restait que le strict minimum: des piliers, une longue table et des fauteuils, qui avaient l’apparence de la glace et qui étaient taillés en formes géométriques évoquant des cristaux ainsi que des pierres précieuses.

Face à lui, l’Homme de Noël porta ses mains gantées à son cou, désenclencha un mécanique coulissant, puis saisit son casque à pleine paumes.
Devant le garçon au cœur battant, il ôta sa bulle couleur neige, et la laissa pendre au bout de son bras ballant.

-Qu’êtes-vous? Risqua Lancelot.
-Je suis un Bonhomme de Neige, répondit-il, non pas d’une voix chaude et débonnaire, mais d’un son beaucoup plus discret, fin, et élégant. Sa voix était pure, ni aigue ni grave, et chargée d’une tristesse infinie.

Sa tête était en tout et pour tout un... bloc de neige. À part une légère bosse à l’emplacement théorique du nez, il n’y avait pas de reliefs sur son visage, notamment pas d’oreilles ni de bouche, et encore moins de cheveux. Ses yeux, pratiquement invisibles, n'étaient que deux perles de glace enfoncées de manière à creuser des orbites dans la neige.

-Vous avez été créé? Par quelqu’un?
-Non… mon squelette est de bois, ma chair est une structure cohérente de neige et de glace. Le siège de ma conscience est dans le réseau de quartz et de cristaux microscopiques formant mon cerveau. C’est ainsi que naissait mon peuple.
-Votre peuple…?
-Regarde.

Incrusté dans la pierre du mur, se trouvait la plus grande hydrovision que Lancelot ait jamais vu. Un mouvement de la main de l’Homme de Noël, et l’eau se dressa comme un cobra hypnotisé, puis tourbillonna pour former l’écran sur lequel apparu l’image d’une cité plus grande que le Village, tout en pierre, à l’exception des décorations de Noël la recouvrant entièrement. Des soucoupes volantes allaient et venaient dans le ciel, les signes variés d’une maitrise aigue de la science magique perçant d’ailleurs un peu partout.
Puis, au centre de l’image, il y eut un flash qui aveugla complètement la caméra. En faiblissant, ce dernier laissa un énorme champignon de flammes se révéler à Lancelot dans toute l’indécence de sa beauté funeste et infernale, tandis que près du sol les fondations noircies de toute une ville pulvérisée continuaient de brûler abondamment.
L’eau se brouilla, et de l’écume naquit un second tableau. Cette fois-ci, c’était l’espace, et une multitude de soucoupes volantes identiques à celle de l’Homme de Noël combattaient les vaisseaux spatiaux d’or et de diamant envoyés contre eux. Dans un effarant concert de rayons de feu et de foudre, les engins brillaient dans la nuit étoilée, puis s’éteignaient pour toujours.
Visiblement, les vaisseaux du Roi l’emportaient.

-Les Bonhommes de Neige n’étaient pas doués pour la guerre, expliqua l’être, sans que l’on puisse saisir d’où venait le son chez lui. Nous avions fait de la Lune notre monde, et nous n’en sortions guère. Mais les émissaires du Roi nous ont découvert et ont dit qu’ils voulaient notre magie. Il la leur fallait pour gagner leur guerre sur Terre. Nous étions disposés à leur donner ce qu’ils voulaient, cela nous importait peu, mais ça ne leur suffisait pas. Ils ne voulaient pas que d’autres qu’eux aient la magie, alors ils ont attaqué et exterminé mon peuple. Mais il y avait peut-être autre chose. Peut-être qu’ils ne supportaient pas ce que nous étions, ce que nous impliquions, ce en quoi nous compliquions leur vision du monde. Quoi qu’il en soit, ils n’ont gardé que moi, et ils ont eu l’idée de m’instrumentaliser. J’ai obtenu le rôle central dans le mythe qu’ils ont construit pour souder la conscience populaire des leurs, mais je ne restais que leur esclave. On a anéantit mes rêves, mon peuple, et des siècles durant, on a voué mon existence à servir sans contrepartie le bonheur des autres. Voici, Lancelot Jackard, ce qu’est réellement l’étrange histoire de l’Homme de Noël. Celle d’un être que les autres ont voulu pour esclave de leurs jeux.

Le pauvre Lancelot resta silencieux, malgré tous ses efforts pour dire quelque chose, même la pire des bêtises.

-Un autre conte commence ici, épilogua l’Homme de Noël en se tournant vers une cheminée emplie de bûches en attente, que Lancelot n’avait pas vu auparavant. D’un claquement de doigt, il fit prendre une étincelle dont la première flamme se rependit et se multiplia jusqu’à embraser l’ensemble du bois.
-La suite te concerne, Lancelot, reprit-il. Tu découvres ici l’injustice de l’univers. Tu n’es qu’un enfant qui a fait une bêtise innocente, mais tu ne peux échapper à ses conséquences. Comme un accident fortuit peut changer toute la vie d’un homme bon, tu deviens maintenant esclave.
-Mais… et vous?
-Vos Rois et vos Reines choyés par leur petite Cour, au centre de leurs univers… pétris de leurs certitudes, convaincus de leur bon droit, prisonniers de la médiocrité de leur éternel présent, ne pourront pas me poursuivre là où je vais, clama-t-il en enjambant les buches en feu pour se tenir tout en haut du foyer, les flammes caressant son scaphandre. C’est, acheva-t-il, mon acte de rébellion. Hors de leur atteinte, je reprend ma liberté, et de ce seul fait je renverse tout ce qui construit leur univers.

Sur le scaphandre chauffé à blanc, la peinture s’effrita en écailles brûlées, tandis que l’Homme de Noël lâchait son casque dans l’âtre. De là où il était, Lancelot pu voir ses yeux de glace pleurer; puis les sillages des gouttes devinrent des sillons, et tout le crâne de neige et de glace se mit à ruisseler en cascade.
Le scaphandre pencha brusquement en avant. Il tangua, puis finit par chuter hors de la cheminée, ventre contre terre sur les grandes dalles de roche. Un flot d’eau pure jaillit du col du scaphandre renversé et se vida longuement aux pieds de Lancelot, comme du goulot ouvert d’une bouteille renversée. Parmi tous les litres d’eau glacée coulant sur le sol, flottèrent quelques instants la galaxie de petits cristaux composant le cerveau du Bonhomme de Neige. Puis ils se déposèrent à terre, scintillant ici et là dans la grande flaque.

Le scaphandre rouge de Lancelot était petit mais mince, comme lui, et brillait quelque peu à la lumière. Des bandes blanches métallisées soulignaient les articulations et les principales soudures de son costume, raisonnant avec ses gants et ses bottes, blancs également. Les multiples boulons et écrous dorés, ainsi que les pistons du même matériau sur son torse, apparaissaient comme autant de boutons d’or. Enfin, son secret serait comme toujours préservé de tout coup d’œil indiscret par un casque opaque à la forme d’aquarium rond. Il était du même blanc que le cœur sphérique de sa soucoupe volante, ce blanc vaguement argenté et scintillant qui évoquait la neige et le givre.

Lancelot de Noël se souvenait de la maison familiale, de son décor qui se prêtait tant à la magie de l’enfance. Il avait vécu dans le monde insouciant de l’ignorance puis découvert, brusquement, qu’au-delà il y avait la culpabilité, la mort et l’injustice en embuscade. La magie s’était éteinte, les rêves avec. Et maintenant, il fallait aller travailler.

À des milliers de lieues de là, au 4,5 bis Impasse de l’Enfer & Avenue des Diamants d’Encelade, César se souvenait d’avoir couru avec sa sœur et ses frères pour joindre la salle à manger quand soudainement, ces derniers s’étaient tous évanouis dans l’air, comme effacés de l’existence. En même temps, les cadeaux s’étaient eux matérialisé de nulle part. César passa la moitié de la nuit à chercher les autres dans le noir, pestant aussi fort qu’il le pouvait tout en conservant la voix basse que cette idée de blague que les autres avaient eu était stupide, que ce n’était pas drôle, et qu’ils pouvaient se montrer. Mais ils ne le firent pas. Alors il laissa entendre que de toute façon il s’en fichait, avant d’aller au lit la peur au ventre. Le lendemain matin, il dit ce qu’il savait à son Grand Père paniqué, c’est-à-dire rien, hormis la passade de l’observation de la soucoupe de Noël à la fenêtre, qu’il escamota soigneusement. Les recherches organisées par tout le Village ne donnèrent rien, et au bout d’une semaine sans le moindre indice, Grand Père se résigna à envisager le pire.
Les cadeaux de Némo, Roxane et Lancelot furent soigneusement rangés dans une armoire qui miraculeusement, en avait encore la place. César pleura beaucoup en ouvrant les siens: les livres n’avaient que des pages blanches et lui pinçaient les doigts, les paquets étaient vides et lui noircissaient le nez, le chapeau lui sifflait dans les oreilles sans se laisser retirer, et l’automate lui hurlait des gros mots en le poursuivant pour lui donner des coups de pied dans les jambes. Grand Père conclut que César n’avait pas été si sage que cela, et que l’Homme de Noël l’avait su d’une manière ou d’une autre. Cela ferait une bonne leçon pour l’avenir. Et effectivement, désormais, César écouterait toujours son Roi.

Ses frères et sa sœur lui manquaient, mais face à son incapacité à faire quoi que se soit, il apprit finalement à vivre sans. Au moins, maintenant qu’il était toujours très sage, il n’y aurait plus de cadeaux piégés pour lui.
Vivement Noël prochain!
Dernière modification par mat vador le 21 juin 2009, 18:45, modifié 1 fois.
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Re: L'étrange histoire de l'Homme de Noël

Message non lu par Rufus Shinra »

Comme je te l'avais dit auparavant, c'est une véritable perle d'originalité et de narration que tu nous a servis là, mat. L'histoire, oscillant entre le steampunk, la SF et le conte décalé à la Tim Burton, est prenante, le lecteur ne pouvant faire autre chose que de tout lire d'une traite lorsqu'il se plonge dans le texte.

Une fois de plus, je te tire mon chapeau.

:)
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mat vador
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Re: L'étrange histoire de l'Homme de Noël

Message non lu par mat vador »

CITATION entre le steampunk, la SF et le conte décalé à la Tim Burton,
Le steampunk est de la science-fiction à part entière ;)
Selon moi, c'est un mélange de Merveilleux, de Steampunk, et de... délire de geek.^^ (soucoupe volante, etc)
Il suffit de voir que je me suis aussi bien inspiré de Harry Potter et des Annales du Disque-Monde, que de Doctor Who ou H2G2. ;) Plus, bien entendu, des références rétro plus vagues, (type Jules Verne) ou encore des allusions à des images de différentes époques. Par exemple, les contes de Perraut et de Grimm, ou, beaucoup plus récent, les OVNI, le Père Noël version Coca Cola...

Merci beaucoup en tout cas :)
Dernière modification par mat vador le 03 févr. 2009, 20:20, modifié 1 fois.
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Re: L'étrange histoire de l'Homme de Noël

Message non lu par Skay-39 »

Oh, que c’est triste, tout ça, que c’est triste. C’est une très jolie histoire, mignonne par endroit, terrible à d’autres, proprement horrible parfois, mais toujours rédigées avec le plus grand soin et beaucoup de talent. Ketheriel l'a bien dis, on sent une sorte de course de plus en plus précipitée qui nous mène d'un univers au départ assez chaleureux vers un enchainement de scènes effrayantes, dérangeantes, et surtout faisant appel à une gamme d'émotion et de références de plus en plus lourdes. Culpabilité (ou plutôt degré de culpabilité), devoir, bon-sens, vérité, et tous les compromis ô combien révoltants et insatisfaisants que l'on se trouve contraints d'accepter. Lancelot est-il coupable de la mort de sa soeur et de son frère ? Mais il n'est qu'un enfant. Est-ce de la trahison, que de servir le Roi sous le titre de l'homme de Noël ? Mais c'est la clé de sa survie. Et ainsi de suite...

Ceci étant dit, il y a quelques détails que je veux développer...

Tout d'abord, félicitations pour l’idée des poissons philosophes. C’est un vrai concept de conte de fée, et j’aime beaucoup la manière anodine et adulte dont tu l’évoques. C’est un petit détail incongru qui ajoute un certain charme à l’histoire.

Le coup des vaches à bonnet m’a également beaucoup amusé. ^^
CITATION (Mat Vador) La tradition voulait que Grand Père, alors enfant, ait oublié un petit robot de bois
Puisqu'il parait que "ça se dit et ta gueule moi j'ai fais L", je ne ferais pas de remarque, mais tout de même... Moi j'aurais plutôt dis « La Légende ».
Quoi ? Ah, tiens, oui, j'ai fais une remarque finalement.

Le canapé mangeur de chats, j’adore, fallait y penser. ^^ J’imagine parfaitement la scène… C’est tout à fait dans le ton de Pratchett.
CITATION (Mat Vador) -En même temps que ses yeux étaient orientés vers l’écran de télévision, la fillette aux cheveux rouges maintenait machinalement sa robe de chambre tirée contre son intimité, pas dupe des observations scientifiques que ses frères Némo et Lancelot cherchaient furtivement à attraper entre deux partie de chevalier de l’espace ou de chasse au monstre.
J'aime beaucoup ce passage, qui nous fait comprendre d'une manière assez cru tout en restant subtile que c'est à un récit adulte que l'on doit s'attendre.
CITATION (Mat Vador) -Et Monsieur Saturnin, il va revenir?
-Allons, les chats ne s’intéressent pas à Noël. De toute façon, j’en avais par-dessus la tête, des vannes pas drôles de cet animal.
:tealc: :tealc: :tealc:

Ah, et félicitations pour ton Académie de Magie, Science & Toutes Ces Sortes De Choses. ^^ Dans l’esprit de Pratchett, encore une fois... Vraiment très amusant. ^^
CITATION (Mat Vador) La tradition voulait que Grand Père, alors enfant, ait oublié un petit robot de bois il y a de ça plusieurs décennies, dans un coin de la maison qui était alors plus dégagé. Le jouet animé n’avait pas quitté sa place depuis, et avait ensuite été pratiquement emmuré avec l’arrivée de ces singuliers sables mouvants constitués de parchemins, de grimoires, d’ustensiles quotidiens, d’objets magiques et de meubles branlants, le rendant inaccessible, pour peu qu’on ait seulement pu le localiser. Cela remontait à plus d’une génération, et pourtant, les cadets de la maison assuraient entendre parfois les petits cris étouffés de l’automate, qui cherchait désespérément à trouver une sortie dans le volumineux amoncellement de désordre afin de rejoindre son maître. Et puisque les enfants avaient dit vrai pour le monstre sous le lit…
CITATION (Mat Vador) Les trois compères n’eurent pas le temps d’en dire ou d’en penser davantage. La suite fut si subite, si imprévisible… certes, les objets et les automates qui se trouvaient à bord de la calle qu’ils avaient choisi étaient inertes, et visiblement abîmés. De là à comprendre qu’ils se trouvaient dans un sas, il y avait un monde.
Sans raison notable, j’aime particulièrement ces passages. ^^

Bref, un grand bonheur, quelques passages mémorables et une histoire tout à fait atypique. L'ensemble est peut-être un peu moins "riche" vers la fin, mais c'est inévitable je suppose. Je m'en souviendrai un bon moment je crois.
"I'm John Crichton, an astronaut..."
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Re: L'étrange histoire de l'Homme de Noël

Message non lu par Artheval_Pe »

Je ne ferai qu'un commentaire :

tl;dr

:P

Plus sérieusement, j'ai comme l'impression que c'est ce qu'on pensé certains membres qui sont passés sans lire en entier (et qui devraient d'ailleurs en avoir honte).

C'est imaginatif, fouillé, bien pensé, agréable à lire et surtout original. Et certains feraient mieux de lire ça plutôt qu'une énième fansérie de merde sur un vaisseau partant explorer la galaxie.
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